Minawao, une fenêtre sur l’espoir

En décembre 2023, je rendais visite aux réfugiés du camp de Minawao dans la région de l’extrême Nord du Cameroun. À l’occasion, j’écrivais ceci. J’ignore ce qu’il en est aujourd’hui. Mais à ce moment, ce n’était déjà pas le grand luxe.

Le poète dit que vivre c’est accepter les échecs et les décès. Sauf que dire, ce n’est pas comme faire.Il y a toujours une difficulté certaine quand vient le déluge qui vous fait passer de héros à zéro, qui vous prive de femmes et d’enfants, de père et de mère, qui emporte vos réalisations et désarçonne vos relations.
Répartir de zéro n’est pas à cet instant là, juste fonction de votre capacité à intégrer la poésie. Il faut déjà pouvoir échapper au déluge et mieux, trouver un abri et un accompagnement qui vous aident, avec le temps, à considérer que le drame est désormais derrière vous, qui vous oriente vers la résilience. C’est en fait là tout l’intérêt et toute l’importance des structures comme le camp de Minawao.

Fondé en 2013, ce camp de 623 hectares, situé dans le canton de Gawar, voisin de Galdala dans Mokolo, arrondissement du Mayo Tsanaga, accueille et abrite un peu plus de 70.000 réfugiés nigérians, victimes des exactions commises par les adeptes de Boko haram.

Chacun des réfugiés que l’on rencontre ici, a son histoire personnelle, et autant le dire, elle n’est jamais à classer que dans le registre du pathétique, du dramatique et du tragique. Ce sont des histoires de femmes violées, de parents égorgés, de maisons et de boutiques brûlées, de terreur dans tout son sens. Beaucoup ont quitté le Nigeria et sont partis sans au juste savoir où ils allaient. Quand on leur parle du Nigeria et de leur vie d’avant, nombreux ont les larmes aux yeux. Ils sont Ici, à Minawao, et c’est désormais leur ,,chez eux,,.


À Minawao s’ouvre une autre fenêtre sur la vie. Mais pour intégrer le Camp, il faut au préalable passer par le centre de transit de Gouringuiel. Ici, quelques modalités de vérification des antécédents et de la conformité avec la philosophie du camp, sont respectées. L’esprit du camp de Minawao est celui civile et il faut bien s’y arrimer. Alors, enregistrement, enquête de moralité, détermination des besoins spécifiques, tout est respecter et cela dans le principe tient sur 72h. Ce n’est qu’après que l’on est autorisé à rejoindre le Camp où, dans un premier temps, l’on doit rejoindre des abris conjoints en attendant d’avoir des abris personnels mais provisoires .

Dans ces abris communs, chacun a juste un espace où se coucher et de quoi se couvrir. Pendant tout le temps passé ici, les pensionnaires ont droit à des repas. Plus tard, ils intégreront leurs abris personnels où ils devront passer 6 mois, le temps pour eux de se construire eux-mêmes leurs abris en matériaux locaux et avec l’aide des organismes humaines qui, pour le cas, pouvoient de quoi recouvrir le toit. À partir de cet instant, ils cessent d’avoir des repas déjà prêts à consommer pour avoir des vivres comme du riz, du mil, des légumineuses, du sel, du savon… Ils vont alors cuisiner eux-mêmes et se réinventer une nouvelle vie.

Le séjour à Minawao est encadré par des règles semblables à celles en vigueur dans la société en général. Il y a un accent particulier mis sur la hiérarchisation des relations, le respect du bien d’autrui et la discipline. Minawao c’est 4 secteurs, 83 blocs, une centaine de communes. Il s’agit d’un camp construit suivant les normes et en respect scrupuleux des us et coutumes locales. Ainsi, le chef de secteur est au-dessus de celui du bloc qui est au-dessus de celui de commune. Le travail des chefs est celui de la gestion des conflits dans les ménages, entre communautés et plus encore.

Ici, nous confient des réfugiés, la vie est meilleure par rapport à la situation ante. Mais autant le dire de suite, rien n’est de l’ordre de l’ordinaire. Être réfugiés c’est aussi être étiqueté et Dieu seul sait combien c’est difficile d’entériner cette nouvelle situation. Ils ont fui la guerre, fui pour ne pas tomber dans les filets des combattants de Boko haram. Le souvenir est douloureux pour beaucoup si ce n’est pour tous . Ils ont du mal à en parler, à évoquer les épisodes si tristes d’un passé qui n’en finit pas. Combien sont-ils qui ont perdu jusqu’à leur intimité ? Combien devront vivre avec les séquelles d’un viol malgré l’accompagnement psychologique?

À Minawao, une fois par mois, les réfugiés reçoivent des denrées alimentaires. Le partage se fait dans chacun des quatre secteurs pour us d’un centre de distribution chacun. Désormais, nous explique un responsable, tout est informatisés et les désagréments du début jugulés » Avant, on avait des réfugiés qui rusaient avec les règles. Ils prenaient des denrées alimentaires à plus d’un endroit car le système de vérification n’était pas aussi sophistiqué qu’il l’est aujourd’hui. Avec le biométrique, cela est impossible car le bénéficiaire est identifié en apposant ses empruntes ou via le signalement de la rétine.


Lors des distributions, certains réfugiés sont sollicités. Ils travaillent ainsi avec les responsables du Camp pour que nul ne soit lésé. Réduits à vivre accrochés à l’espoir de recevoir une ration alimentaire des organismes humanitaires, ces familles sont impuissantes. La misère se lit sur les visages d’enfants qui ne peuvent pas jouer à faire la guerre, de femmes qui ne peuvent se tailler le luxe de se refaire une beauté, d’hommes à la masculinité fragilisée.


Malgré tout et avec le temps, ces réfugiés s’intègrent et font de leur espace une nouvelle région du monde non loin de leur biotope d’avant . Ainsi, ils construisent leurs églises, forment des communautés de musulmans pour prier et se livrent à certaines activités génératrices de revenus. Ils ont par exemple créé le marché « Dubaï » au sein du camp, lieu de commerce où on peut faire des achats aussi bien en Franc CFA qu’en naira et où l’on a même le service de transfert et de retrait d’argent.

Certains sont un peu plus ingénieux et offrent des services bénéfiques même aux travailleurs humanitaires. C’est le cas de Tapa Tapa qui tient une buvette dans laquelle il sert de la bière d’une fraîcheur unique alors même qu’il ne dispose pas de frigidaire. Il utilise une technique locale qui consiste à mettre les boissons dans de grands canaris remplis d’eau pour en conserver la fraîcheur.

À Minawao il y a aussi des écoles ou le enfants des réfugiés font des études gratuitement, avec à disposition une bibliothèque qui fonctionne quoique beaucoup de livres soient déjà hors programmes. Le bibliothécaire, M Sali, nous confie que les élèves ont le droit d’emprunter des livres pour une semaine. C’est une bibliothèque unique pour le primaire et le secondaire.

Le camp est également pourvu d’une gendarmerie, d’un hôpital, d’une boulangerie, des forages pour approvisionnement en eau potable…

Tant bien que mal, les réfugiés de Minawao s’intègrent. On connaît ici des cas de mariages entre les réfugiés mais aussi entre réfugiés et populations hôtes.

Minawao est au final une expérience qui permet plus que jamais de comprendre l’importance de l’humanitaire et davantage celle de la nécessité de privilégier les solutions pacifiques de résolution des conflits.

Preston Kambou,

La Plume du Peuple

Minawao le 19 décembre 2023

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