
Ce 5 Novembre 2026, le soleil s’étire encore dans son gîte. Tel un chat paresseux, il paresse en visualisant les efforts qu’il lui faudra pour desservir les 7 collines de Ngola. Cependant, au Festival Hommage À l’Artiste HAA, déjà résonne le tambour d’appel. Le bus du Goethe-Institut de Yaoundé est là. Ceux qui souhaitent se rendre à Ndjolé sont priés de se bouger un peu. C’est du moins ce que j’apprendrai par la suite. J’aurais bien aimé y aller moi aussi. Découvrir, au détour de ce voyage, cet autre coin de notre pays ne m’aurait fait que du bien. Finalement, je me contenterai du site de Yaoundé, à OTHNI-Laboratoire de Théâtre, sis à Titi Garage.

Attention ! ceci n’est ni une déception une plainte. Être à OTHNI n’est pas un choix par défaut. Ici aussi, il y a de la matière, et de la très bonne, d’ailleurs. Le programme a été conçu de manière à ce que chaque site puisse satisfaire, à lui seul, ses festivaliers.
Pour cette troisième journée du FEST’HAA par exemple, le site de Yaoundé fait démarrer les activités par un atelier de jeu d’acteur animé par Hassane Kassi Kouyaté. Metteur en scène, comédien, conteur, musicien et danseur burkinabè issu d’une famille de griots, il a fait le déplacement du Cameroun où, depuis le lundi 2 Novembre, il jour merveilleusement son rôle de passeur de culture. C’est un homme d’une grande stature dont les traits de l’expérience son visible sur sa chevelure grisonnante et la paire de binocles qu’il pose parfois sur la racine de son nez quand il veut lire ou se servir de son téléphone. Mais ce qui le caractérise le mieux, c’est son ouverture. Je l’ai difficilement vu autrement qu’accompagner d’un jeune venu lui demander des conseils qu’il donne sans rechigner. Ses ateliers sont des moments de communion, où en doyen consciencieux, il sait puiser dans son expérience pour allumer chez les jeunes la flamme de l’espoir. » Vous avez tous quelque chose de spécial. Il faut travailler et si la providence le veut, vous ferez de bonnes rencontres qui vous conduiront au plus haut. Mais toujours, travailler et croire en votre talent » l’ai entendu dire à un trio de jeunes attablés avec lui à l’heure du déjeuner. La matinée est ainsi habitée par la présence de ce monument. Ses anecdotes sont un régal et son approche de la formation, une véritable académie à explorer.
« À quoi sert l’écriture dramatique en Afrique aujourd’hui ? »
Le soleil, fatigué de faire sa grâce matinée, a depuis quitté sa couche pour entamer sa traditionnelle tournée au-dessus des 7 collines de Yaoundé. Il fait chaud. Mais le village du festival n’a rien perdu de son rythme quotidien. La salle L est réquisitionnée pour un moment d’échange autour de la littérature. « À quoi sert l’écriture dramatique en Afrique aujourd’hui ? » Tel est le thème choisi pour servir de boussole à cette table ronde. Elle n’est certes pas bondée, la salle, mais ne dit-on pas que la qualité vaut mieux que la quantité ?Dans le rôle de modérateur, Parfait Tabapsi, le directeur de publication de Mosaïques. Avec la finesse qu’on lui connait, le modérateur plante le décor dans une introduction qui tout de suite suggère le désir de voyage et de dialogue. Il cite Friedrich Hölderlin qui, dès 1800, en plein contexte des guerres napoléoniennes et de l’effondrement des espoirs de la Révolution française, écrit dans son élégie Pain et Vin cette célèbre formule mélancolique : « Et à quoi bon des poètes en temps de détresse ? » Il convoque ensuite Bertolt Brecht qui, s’interrogeant sur la validité de la création poétique traditionnelle face aux bouleversements de son temps, déclarait qu’un « entretien sur les arbres est presque un crime / Parce qu’il implique le silence sur tant de forfaits ». Avec ces jalons, il campe le sujet dans son univers de référence à savoir l’Afrique, ou si l’on veut, le Congo et le Cameroun. Et les panélistes peuvent prendre la parole.
Julien Mabiala Bissila : écrire pour aiguiser l’esprit

C’est d’abord Le Congolais Julien Mabiala Bissila (Prix RFI Théâtre 2014) qui prend la parole. Il marque d’emblée les esprits par son humour bon enfant, qui détend l’atmosphère et prépare l’assistance à entrer dans son univers. Il parle de lui, de la guerre du Congo de 1997 et de la manière dont le théâtre lui a permis d’éviter le pire : prendre une Kalachnikov.La prise de parole de Julien est incarnée, presque cinématographique. Sa description du réel est faite de tant d’images qu’on se croirait pratiquement acteur et personnage de l’histoire qu’il raconte. Il se souvient de son adolescence, de l’errance, de l’audace de son mentor Jean Jules Koukou et de leur troupe, le Théâtre des Tropiques. Alors qu’au plus fort de la guerre, les tirs retentissent de partout, Julien garde le souvenir de son rôle dans Ça tire, une satire de la barbarie des hommes, ancrée dans l’actualité sanglante du Congo Brazzaville de 1997. Une pièce dans laquelle incarner le professeur Pascal Lissouba (président en fonction à l’époque) l’aura, à chaque fois, préservé de la cruauté (physique et psychologique) de la guerre. L’écriture dramaturgique remplit, pour lui, pleinement sa fonction cathartique. « J’ai vu à Dolozi, l’importance du théâtre. Parce que ce sont des instruments qui participent à la construction de l’esprit. Et la guerre attaque l’esprit. » Pour lui, si la première chose que font les dictateurs et des tyrans c’est de tuer la culture et l’art, c’est parce qu’ils savent que le contrepoids ne peut venir que de l’art, de la culture. « Je pense que la première résistance c’est de garder l’esprit aiguisé. Mais comment on peut arriver à ça ? C’est la littérature, la poésie à ce moment. »
Hermine Yollo : écrire pour voir l’horizon

Hermine Yollo (Prix RFI Théâtre 2026) prend la parole en deuxième position. Elle présente le théâtre comme un moyen de déranger. Il s’agit, à un moment où les pays, les sociétés, les familles traversent des crises multiples, où des gens ont des combats l’intérieur d’eux et ne sont préoccupés qu’à trouver des réponses immédiates à des problèmes tout aussi immédiats, de proposer quelque chose qui permettent aux gens « de sortir la tête de ce trou-là, pour pouvoir contempler l’horizon. » L’écriture dramatique devient chez elle cet instrument de libération qui en ouvrant une fenêtre sur les possibles, libèrent les peuples d’une promiscuité étouffante pouvant conduire à la démence. Elle écrit ainsi pour attirer l’attention sur autre chose que ce chaos-rouleau compresseur qui asphyxie. En temps de chaos,il faut continuer d’écrire pour explorer des pistes de sortie.
Ecriture, langue, mise en scène, reconnaissance et Identité
Il est difficile de parler d’écriture théâtrale et de son utilité en Afrique sans évoquer la question de la langue dans laquelle on écrit. Et cette discussion littéraire n’a pas dérogé à la règle. La question est posée par le public. Et chaque auteur, selon son expérience, en parle. Chez Hermine, la question n’a commencé à se poser que très récemment, il y a six ans. Le temps auquel elle rattache l’irruption dans certains de ses textes phrases de sa langue maternelle. Mais cela se comprend car elle a grandi avec le français et l’anglais. Chez Julien par contre, il y a permanemment, dit-il, un travail de traduction. Un peu comme s’il s’était installé dans sa tête de « colonisé » qui écrit dans la langue de l’autre, un logiciel de traduction spontanée. Dans la salle, quelqu’un évoque l’expérience de Ngugi Wa Thiongo qui à un moment a décidé de ne plus écrire qu’en kikuyu. Hermine se dit très admirative de cette expérience vers laquelle, elle espère, pouvoir tendre. Cette question de la langue intéresse particulièrement Charles Kamdem du CLAC ( C ) pour « c’est la langue qui nous localise quelque part. » Un point qu’on a dû abréger tant il y avait des choses à dire. Le débat glisse aussi vers la question de la mise en scène, de l’ordre de préséance entre le plateau et le texte : qui vient avant qui. Et Julien peut alors affirmer qu’il peut arriver que la mise en scène passe avant le texte et vice versa. Et finalement vers celui de la consécration. Julien a été mieux connu grâce au prix RFI théâtre remporté par sa pièce Chemin de fer et Hermine avec Ima Myriam : Le jugement de Marie. Chez l’un comme l’autre, si le prix est une bouffée d’air pour l’artiste, il ne devrait pas le conditionner ou lui donner l’impression que c’est la fin. « C’est un jalon sur mon chemin et je dois travailler à en avoir d’autres » affirme Hermine.
Dire et jouer nos crises postcoloniales.
La table ronde est suivie de la première de Ima Myriam : Le jugement de Marie, pièce d’Hermine Yollo, lauréate du Prix RFI Théâtre 2026 au Cameroun. Sept lecteurs (comme les 7 enfants de Marie dans la pièce), prennent part à cette lecture, Charlotte Ntamack, Doris Meli, Justin Nkoa, Irène Nké, Gaston Tségue, Siméone Djuijdje et Hermine Yollo. Devant un public nombreux, la lecture se déploie et les points d’interrogation émergent. Les certitudes et les dogmes deviennent des lieux communs de questionnement. « Je n’ai pas épousé Joseph pour en faire un eunuque », lance un personnage quelque part au milieu de la lecture. Et voilà le dogme sacré de l’Immaculée Conception soumise au crible de l’analyse dialectique. Et tous ces lieux dits saints, sont-ils aussi saints que cela ? Ima Myriam réussit le pari de saisir le public par les tripes pour ne ne le lâcher qu’à la fin de la lecture.
Un peu plus tard dans la soirée, c’est autour de Julien de regrouper les festivaliers dans une salle L faiblement éclairée par les lumières des lampes tempêtes. L’auteur d’Après une longue apnée, qui porte lui-même la pièce, embarque le public de HAA, dans un long voyage. C’est un monologue autobiographique et polyphonique qui replonge dans le souvenir de la guerre et traduit toute la fragilité de l’existence. Il transporte les festivaliers au Congo, en pleine guerre de 1997. Il parle du M23, des chefs de guerre et de l’économie de la guerre. La représentation fait revivre les atrocités, les superstitions qui font croire qu’abuser sexuellement de petites filles procurerait l’invincibilité. L’auteur joue, avec ce naturel troublant qui caractérise les acteurs de talents.
« Tonton Julien, ne les laisse pas m’amener avec eux. »
Le temps d’une représentation, le public est conquis, transporté, comme sous hypnose. Les réactions traduisent une compassion nourrie, un désir de révolution mais toujours le mur de l’impuissance. Après une longue apnée se déroule comme le film d’un grand mur de lamentation. Et les « weeh » et les « Mon Dieu » que scande la salle traduisent bien l’empathie suscitée par l’histoire. A la vérité, Après une longue apnée est intense, pleine de tensions. Elle ramène le spectateur à sa condition d’impuissance, le tirant de son confort pour l’exposer à la dureté de la guerre. Chacun est désarçonné, dépouillé. Comme si tous avaient un peu du Julien, le personnage de la pièce, en eux et étaient, tout comme lui, désarmés face aux supplications de la petite fille qui tout au long de la pièce répète : « Tonton Julien, ne les laisse pas m’amener avec eux. » Le jeu est sobre, simple, presque banal. Et c’est justement cette banalité relative qui lui donne toute sa puissance, qui embarque le spectateur et ne le lâche plus. Il est une métaphore de la vie qui en elle-même est souvent banale. Et qui dans ce contexte ne tient qu’à une balle.L’émotion est intense dans la salle. Tellement intense que, lorsque les lampes s’éteignent, le public n’est toujours pas redescendu. Il attend. Mais c’est la fin. Il faudra revenir demain.
Preston Kambou
Contact 00237695521762






