
Au cœur de la ferveur du football, ce gouffre géant de nos énergies et de nos économies, il nous semble salutaire de suspendre le vacarme. De reprendre souffle. De regarder ailleurs. Vers un autre terrain de jeu : celui de l’art, de la pensée, du vivant.
C’est dans cet esprit, et pendant cette autre CAN qui malheureusement boit chaque jour un peu plus nos cerveaux, que nous voulons rendre un hommage appuyé et mérité à l’un des acteurs majeurs de la scène artistique mondiale contemporaine : Barthélémy Toguo, artiste camerounais de renommée internationale, Artiste de l’UNESCO pour la paix, et figure incontournable de l’art engagé.
Un artiste du monde, enraciné au Cameroun
Né en 1967 à Mbalmayo, Barthélémy Toguo incarne cette génération d’artistes africains qui ont su traverser les frontières sans jamais rompre le lien avec leur terre natale. Formé entre l’Afrique et l’Europe — notamment à Abidjan, Grenoble et Düsseldorf — il vit et travaille aujourd’hui entre Bandjoun, Paris et d’autres capitales culturelles, construisant une œuvre résolument transnationale. Mais Toguo n’est pas un artiste déraciné. Bien au contraire. Son parcours témoigne d’une fidélité rare à l’Afrique comme espace de création, de réflexion et d’avenir.
« Feuille de vie » : la poésie en mouvement

En ce moment même, et pour les 100 ans à venir, c’est à Montpellier Métropole, en France, que son travail capte les regards. Son œuvre intitulée Feuille de vie habille le tramway gratuit de la ligne 5, inaugurée le 20 décembre 2025 lors d’une cérémonie organisée par Michaël Delafosse , Maire de Montpellier et ayant réuni les artistes venus de partout, et une population en grande liesse. Une intervention artistique monumentale, offerte à des milliers d’usagers, transformant le transport public en espace de contemplation et de conscience.
Feuille de vie, plus qu’une décoration urbaine, est un hymne à la nature, un chant silencieux dédié au vivant, à la fragilité du monde et à la responsabilité humaine. La feuille, motif récurrent dans l’œuvre de Toguo, y devient symbole de sève, de mémoire, de résistance et de renaissance.

L’art public comme acte politique et spirituel
Ce geste s’inscrit dans la continuité d’un travail profondément engagé, où l’artiste interroge depuis des décennies les grandes fractures contemporaines :
— la migration,
— la dignité humaine,
— l’écologie,
— la justice sociale,
— les héritages coloniaux et postcoloniaux.
Être Artiste UNESCO pour la paix, chez Toguo, n’est pas un titre honorifique : c’est une pratique quotidienne de l’art comme outil de dialogue, de réparation et d’éveil.

De Château Rouge à Montpellier : la constance du maître
Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que l’artiste marque l’espace public français de son empreinte. Après avoir décoré la station de métro Château Rouge (ligne 4) à Paris, Barthélémy Toguo signe avec la ligne 5 de Montpellier un second coup de maître, déployant une esthétique à la fois percutante et d’une beauté saisissante.
Deux interventions majeures, deux villes, un même langage : celui d’un art africain contemporain qui parle au monde sans jamais s’excuser d’exister.
Bandjoun Station : la générosité en héritage

L’hommage serait incomplet sans rappeler l’un des gestes les plus forts de son engagement envers l’Afrique : la création de Bandjoun Station, musée d’art contemporain et de résidences artistiques au Cameroun. Un lieu à travers lequel Toguo :
soutient la création africaine,
accueille artistes et penseurs du monde entier, prouve que l’excellence culturelle peut et doit se construire sur le continent.
C’est là que réside sa véritable générosité : dans l’acte de transmission, dans le refus de l’exil définitif, dans l’investissement durable.
Et si le Cameroun osait enfin honorer son fils ?

On se souvient encore de sa première exposition solo au Cameroun intitulée « Returning Home ». Une exposition organisée par l’Institut français et qui avait fait couler des larmes à l’artiste à « l’honneur ». Il pleurait un peu comme pour dire sa douleur de n’être chez lui qu’ailleurs. Et quand il martela : « Et j’expose où ? À l’Institut français, à l’Institut français… » les âmes attentives pouvaient y lire la grande déception de ne jamais être reconnu que par l’ailleurs. Une peine qui n’est pas que sienne, mais celle de beaucoup de ses compatriotes, contraints d’aller chercher la reconnaissance ailleurs.
On comprends qu’au hasard des chiffres et des rêves permis, l’artiste Alioum Moussa espère qu’un jour Barthélémy Toguo inaugure une hypothétique ligne 6 du tramway gratuit : Étoudi / Briqueterie, à Yaoundé. Une utopie ? Peut-être. Mais une utopie nécessaire. Car la vraie question demeure : Quand le Cameroun honorera-t-il pleinement ses génies de leur vivant ?
Il propose en effet que l’absence de reconnaissance en haut lieu d’obstrue rien. Et qu’en attendant ce jour, nous : médias, acteurs culturels, citoyens, lui réservions l’accueil qu’il mérite. Tout au moins en faisant circuler son image, son œuvre, son nom. De dire, simplement mais fermement : oui, nous sommes fiers.
Barthélémy Toguo est une feuille de vie.
Et cette feuille, portée par le vent du monde, n’a jamais cessé de pousser depuis le sol camerounais.
Preston Kambou
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