
« le jour se lèvera-t-il ? »
La question traverse Macadam de Maurice Kamto comme une pulsation. Répétée à seize reprises, toujours en italique, elle ne relève ni du simple refrain ni de l’effet de style : elle constitue l’ossature même du recueil. À la fois doute, attente et mise à l’épreuve du réel. Son déploiement participe de l’ancrage de l’écriture dans l’oralité, comme pour mieux faire dialoguer la poésie avec le vécu du peuple camerounais dont il peint les blessures. La question devient un appel calqué sur le schema des chants populaires et traditionnels composés pour faire dialoguer un lead singer avec un chœur. Cette idée est renforcée par la fonction conclusive du dernier vers « le jour se lèvera » qui rappelant le chœur final semble engager les lecteurs à l’action.
les sachants […] se noient dans des flots de verbiages »
Publié en 2026 aux éditions Silex/Nouvelles du Sud, le texte s’inscrit dans une temporalité inquiète. Le poète y déplie une vision sans fard d’un Cameroun fragmenté, où la parole publique s’épuise dans le verbe et où les institutions semblent vidées de leur substance. Les figures d’autorité y apparaissent dégradées, parfois grotesques, souvent inquiétantes. Magistrats serviles, soldats sans boussole, élites bavardes : le tableau est dur, volontairement sans concession.
Le poète relève avec amertume la vérité d’un pays dont « les sachants […] se noient dans des flots de verbiages », où la « justice » — ou plutôt ce qui en fait office — est livrée à des « magistrats à perruques / ployant de dévotion », où la soldatesque — « ces stagiaires de la guerre / fraîchement convertis en acteurs du désastre […] ont en tête un nom, un seul : celui d’un portrait / qu’on impose à la vénération » (p. 98).
C’est donc à une satire du culte de la personnalité devenu norme, et à la perte de repères désormais banalisée, que se livre le poète.
en vain ils ont prié la violence / de voler au secours de leur mensonge «
Mais Macadam ne se réduit pas à une charge. Il procède d’une écriture de tension, presque d’une ascèse. Le vers est sobre, parfois tranchant, et avance comme à contre-jour. Le motif de la nuit — « sombre et pleine de terreur », pour reprendre une formule popularisée par Mélisandre dans Game of Thrones —, le champ lexical du deuil, l’érection du paradoxe en mode de gestion (« en vain ils ont prié la violence / de voler au secours de leur mensonge » (p. 24)) installent une atmosphère de siège, où l’horizon semble bouché.
C’est dans cette obscurité que se joue la force du livre. Car la répétition de la question initiale ne produit pas seulement de l’angoisse : elle prépare une bascule. À mesure que le recueil progresse, une inflexion apparaît. Le doute persiste, mais il se fissure. Et lorsque, en fin de parcours, le vers se transforme — « le jour se lèvera » ( p. 132) — l’effet est net. Non comme une consolation, mais comme une décision.
que la Loi plante la chance à égale distance de tous «
Cette bascule engage directement la responsabilité du lecteur. Le poète interpelle frontalement une jeunesse qu’il juge dispersée, happée par l’éphémère, mais encore capable de se ressaisir. « la jeunesse, notre partage,/ dispersée dans les bosquets / convoite-t-elle toujours les hauteurs de l’avenir ?»
Il appelle la jeunesse qui « s’établit princesse au pays de l’éphémère/ [à] réviser la syntaxe du combat » (p. 21), à rejoindre celles et ceux qui œuvrent pour une justice équitable afin « que la Loi plante la chance à égale distance de tous » ( p. 29). Et aux rangs de ces soldats du changement, Maurice Kamto parle des femmes en des termes très élogieux. Il leur dédie d’ailleurs son recueil » Aux femmes colère de mon pays/ héroïnes des trois années glorieuses/ de odyssee nationale ( 2018/2020) . Dans le combat, les femmes sont pour le poète les meilleures combattantes. Elles qui » sont débout « , et dont » rien n’étouffe leur voix ». » elles veulent que l’espérance soit au rendez-vous de toute naissance/ que la Loi plante la chance à égale distance de tous. » ( P. 29)
Dans Macadam la poésie déborde le livre : elle devient adresse.
C’est peut-être là que Macadam trouve sa limite autant que sa nécessité. À force de vouloir dire l’urgence, le texte frôle parfois l’énoncé, au risque de perdre en épaisseur poétique ce qu’il gagne en clarté politique. Mais cette tension n’est pas un défaut accidentel : elle est constitutive du projet. Un peu comme un refus de déployer la lyre là où les drames ne font pas rire. C’est peut-être là aussi le pourquoi de cette poésie en vers libres, le refus catégorique d’user de rimes et de formes fixes. Parce qu’il paraît après une autre année de braises, le style du poète semble reprendre celui des dadaïstes : il imite lui aussi le bruit des balles, mais de celles qui se logèrent dans le cœur des marcheurs inoffensifs.
Le livre au final tient sur une ligne étroite : dire un pays en crise sans renoncer à la possibilité du jour. Et refuser, malgré tout, que les ténèbres absorbent définitivement la lumière.
Preston Kambou
‘
P
Ensemble, pensons une nouvelle humanité
+237695521762





