
L’histoire du Cameroun, comme celle de tous les pays africains victimes de la colonisation, s’écrit souvent avec des interrompus. Des pans de sa mémoire étant rendus flous par le détournement de chapitres entiers d’un savoir que les anciens, jadis, avaient pourtant conservé dans des biens culturels et autres artéfacts. Ces biens emportés par des puissances dominatrices aux fins, dit on, de civilisation, ont créé une fracture énorme dans la manière endogène des peuples de se nommer, mais aussi de se définir. C’est une plaie ouverte sui tarde à guérir. Et comme telle, elle nécessite désinfection et pansement. Le 29 Mai 2026, un atelier a été organisé par The University of Cologne à Doual’Art et The Forest Creative Loft à l’effet de réfléchir sur la question de la restitution des biens culturels africains. Il s’est agi au cours de cette journée où artistes, chercheurs, curateurs, responsables d’institutions culturelles et autres passionnés de patrimoine ont donné chacun sa position, d’explorer la question et de réfléchir ensemble sur les possibilités d’une restitution. L’on a ainsi exploré les notions de provenance et de résonance, tout en mettant en avant la particularité des biens culturels en Afrique. Ainsi, la fracture laissée par cet acte fait par infraction par effraction reste béate et la combler demandera une action collective.
Cet article revient sur quelques articulations de ce moment de réflexion et d’expression artistique modéré par la journaliste Carole Leuwe.

Ce 29 mai 2026, l’espace Doual’Art sert de cadre à l’une des rencontres artistiques et intellectuelles les plus symboliques de l’année : « Provenance-Résonance ». L’importance de la rencontre tient à la place qu’elle donne à la trace. En effet, la veille, comme pour planter le décor, l’on assistait au vernissage de « Souffles pour Koyo », une exposition d’art en hommage à la curatrice partie trop tôt. La grande affiche à l’entrée, flanquée de l’inscription « Hommage à Koyo Kouoh, une vie dédiée à l’art, un héritage pour l’Afrique », juste près du portrait de la défunte, témoigne du respect et de la considération que le monde de l’art aura toujours pour cette guerrière de la culture.

Sous le grand manguier majestueux qui offre son ombrage aux visiteurs de Doual’Art, les premiers arrivés discutent par petits groupes en sirotant du thé ou du café. À notre arrivée, nous ne résistons pas à la tentation de faire un tour dans la salle d’exposition. La salle porte le deuil. Sous les traits des diverses expressions et disciplines artistiques se dessine l’absence. Le silence prédomine et, comme l’indique le titre de l’exposition, il y a comme un souffle qui traverse chaque œuvre dans cette scénographie de veillée.
Le temps de faire le tour et c’est l’heure d’aller en salle pour l’atelier. Cette première partie de la journée prévoit onze interventions regroupées en quatre grandes articulations : l’idée de Provenance-Résonance ; perspectives depuis l’art contemporain ; perspectives de terrain ; recherches et transmission.
La question du narratif est au programme dès la première prise de parole. Elle tient à cœur à Marilyn Douala Manga Bell qui la formule en termes d’urgence d’une relexicalisation comme préalable au geste de restitution. Elle évoque l’esprit des biens culturels camerounais dont il serait naïf de parler sans penser au rôle spirituel qu’ils jouaient dans les communautés.
Le propos de Marilyn est suivi respectivement par les interventions d’Anna Brus, historienne de l’art et organisatrice de l’atelier, et de Lisa Marie Schmidt, directrice du Brücke Museum. La première, qui revient d’un séjour de travail à Batoufam, porte des récits d’enfants qui, malgré la fébrilité de leur langage, comprennent que ce fut un crime que de voler à leurs ancêtres des biens culturels usuels pour des raisons fallacieuses. Anna cite un enfant qui lui a dit à Batoufam que les sculptures ne sont peut-être pas belles, mais sont utiles. C’est partant de là qu’elle projette des images montrant des œuvres d’art camerounaises (notons qu’il y en a un peu plus de 40 000 dans les musées allemands) et évoque l’injustice qu’il y a à « s’approprier l’esthétique d’une œuvre d’art sans prendre en compte son histoire et le contexte de sa création », action qu’elle assimile à de la violence épistémique. Ainsi, l’acte de spoliation aura exercé une violence physique, mais aussi une violence épistémique qui est d’ailleurs la plus dangereuse.
Le temps de faire le tour et c’est l’heure d’aller en salle pour l’atelier. Cette première partie de la journée prévoit onze interventions regroupées en quatre grandes articulations : L’idée de provenance-Resonance ; perspectives depuis l’art contemporain ; perspectives de terrain et Recherches et transmission.
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La deuxième articulation de l’atelier permet d’écouter le couple Chantal Edie et Zacharie Ngnogue. Ils parlent de Ndàb Cchum ( Tell Your Story), un film documentaire produit dans l’optique de libérer les récits et de donner aux sources la possibilité de dire la mémoire sans la censure des grilles d’analyse exogènes. Le film a connu un succès tel que des Universitaires et des hommes de culture de trois continents ( Afrique, Europe, Amérique)en ont tiré un ouvrage. Leur point est lui aussi lié à l’importance du narratif. Il faut peut-être, plutôt que de continuer de regarder l’histoire du point de vue du chasseur, offrir au gibier la possibilité de proposer sa version. Ils concluent sur cette formule : « De la pluralité narrative naîtra la vérité conciliante. »

Patrick Ngouana, curateur à Doual’Art, aborde la question de l’art contemporain et de l’urgence d’une contre-resonance. Dans sa lecture, autant il est important de remonter les traces, dont la provenance des œuvres emportées, autant il faut se résoudre à accompagner les artistes contemporains qui, suivant des démarches actuelles, réussissent aujourd’hui à ressusciter un pan de la mémoire qu’on a voulu détruire. Il faudrait éviter le piège de la nostalgie béate d’un passé glorieux qui déboucherait sur l’oubli des combats d’aujourd’hui.
Yves Makongo, project manager et curateur à Doual’Art, à travers le thème des recherches sur la provenance des objets ou l’urgence de la lutte contre l’oubli, remonte la pente d’un passé douloureux qu’il faudrait, en son sens, réussir à exorciser. Si certains de ses développements, notamment sur l’importance de retrouver les traces, d’éduquer la population à l’importance de ce patrimoine, il revient que certaines de ses analyses, notamment celles sur l’origine coloniale de certains préjugés sociaux, n’ont pas toujours réussi à faire l’unanimité parmi les participants.

Se succèdent ensuite Terrence Essaka du musée national et Serges Noukeu du MINAC. L’un pour parler du « Musée National au cœur de la restitution des biens culturels camerounais exportés et conservés à l’étranger » évoquant leur apport concret et leurs rapports avec les communautés propriétaires des œuvres, et l’autre de la » Recherche des provenances et lutte contre le trafic illicite des biens culturels au Cameroun : le rôle de l’État et des artistes. » Dans l’intervention du second, il ressort que le danger est réel qui guette les œuvres d’art, face au réseau de trafiquants qui pullulent dans le secteur. Il expose ainsi les balises mises par le gouvernement pour limiter les casses.
Il est impossible d’avoir accès aux archives africaines autrement qu’en se rendant en Europe«
Le jeune Mathis Delacourt, étudiant français en immersion à Bankon pour mener des recherches scientifiques sur le thème de la restitution, partage avec les participants ses observations et ses premières conclusions dans un exposé intitulé « Projet de mémoire patrimoniale en pays Bankon et enjeux de restitution. » Il s’interroge : « Comment comprendre que pour entreprendre des recherches sur le patrimoine camerounais, il faille se rendre en Europe ? » Il s’est en effet rendu compte qu’il n’y a pas d’archives sur place et qu’il est impossible d’avoir accès aux archives depuis le continent.

La dernière partie des échanges à Doual’Art a vu intervenir Paule-Clistène Dassi de la route des cherfferies qui, avec » Abbia des peuples de la forêt », a levé un pan de voile sur les pratiques de destruction et d’aliénation des peuples. L’abbia était plus qu’un jeu. C’était un outil d’initiation à la connaissance sociologique de l’environnement. Son interdiction pour cause de déshumanisation en 1902, ne fut que stratagème utilisée par les Allemands pour mieux s’approprier les secrets de cette merveille. Sinon, comment expliquer la déportation de certains villageois en Allemagne et l’exploitation de ces derniers aux fins de la documentation de ce jeu qui plus tard revint sous forme de jeu de hasard?
The Forest : la restitution à la sauce artistique et spirituelle
À The Forest, assis en demi cercle comme pour assister au temps du conte, les convives attendent. En guise d’ouverture, « Nyoongoueck dit » d’Hervé Yanguen. Poésie et performance, parade et costume royal. Sous étoffe du ndop, la voix scande la poésie de la vie, de la mémoire, de la restitution. C’est artistique, mais davantage spirituel. C’est une sorte de pont vers l’Ouverture spirituelle que proposera Chief Ndame Nsame Ndame of Boneko Wouri. Les ancêtres convoqués, on peut parler aux masques ou des masques. Et c’est ce qu’Alena Van Wahnem avec « La rencontre des masques« . Cette rencontre apprête aussi la scène pour un chemin, celui du retour des masques ou mieux des biens culturels. C’est ce que propose « Case Retour » de Preston Kambou. Musique, paroles en langues ngemba et française, texte puissant. Cette performance revisite et relève la qualité du workshop. Dans cette sortie poétique, il poursuit une démarche dite de la porte ouverte, qu’il définit comme une appréhension du projet de vie dans le respect des opacités relatives et des particularités culturelles de chacun. Il faut, quand on s’apprête à ouvrir une nouvelle page, se rassurer qu’on a soldé tous les comptes et trouvé tous les compromis nécessaires.
Comme il le dit,
« 𝘊𝘦𝘳𝘵𝘢𝘪𝘯𝘦𝘴 𝘣𝘭𝘦𝘴𝘴𝘶𝘳𝘦𝘴
𝘥𝘦𝘮𝘦𝘶𝘳𝘦𝘯𝘵
𝘥𝘦𝘴 𝘳𝘰𝘶𝘵𝘦𝘴 𝘢𝘱𝘳è𝘴 𝘭𝘢 𝘱𝘭𝘶𝘪𝘦
𝘥𝘰𝘯𝘵 𝘭𝘦 𝘵𝘦𝘮𝘱𝘴 é𝘱𝘰𝘯𝘨𝘦 𝘭’𝘩𝘶𝘮𝘪𝘥𝘪𝘵é
à 𝘴𝘰𝘯 𝘳𝘺𝘵𝘩𝘮𝘦.
𝘐𝘭 𝘴’𝘢𝘨𝘪𝘵 𝘥𝘦 𝘤𝘳𝘰𝘪𝘳𝘦 𝘦𝘯 𝘶𝘯 𝘷𝘰𝘺𝘢𝘨𝘦
à 𝘣𝘰𝘳𝘥 𝘥’𝘶𝘯𝘦 𝘱𝘪𝘳𝘰𝘨𝘶𝘦 à 𝘤𝘰𝘯𝘴𝘵𝘳𝘶𝘪𝘳𝘦
𝘱𝘰𝘶𝘳 𝘭𝘢 𝘵𝘳𝘢𝘷𝘦𝘳𝘴é𝘦 𝘤𝘰𝘮𝘮𝘶𝘯𝘦 𝘥𝘦𝘴 𝘴𝘪è𝘤𝘭𝘦𝘴
𝘴𝘢𝘯𝘴 𝘱𝘦𝘳𝘥𝘳𝘦 𝘤𝘰𝘮𝘱𝘭è𝘵𝘦𝘮𝘦𝘯𝘵 𝘴𝘰𝘯 â𝘮𝘦. »

La scène vers la tombée des rideaux connait le magnifique Tally Mbok dans le rôle de conteur. La forêt devient champ de veillée, sanctuaire d’initiation. Ce soir tout le public est ouvert à la méditation. Elle se poursuit avec Fabiola Ekot Ayissi du CIPCA qui explore le lien entre les » archives [et] la résonance : le parcours des archives Evuzok de Lluís Mallart d’Olot ( Catalogne) à Yaoundé ; entre mémoire, transmission et création contemporaine. »
La journée se solde sur une note positive auréolée d’une volonté de toujours questionner la thématique de la mémoire pour mieux la faire résonner avec les préoccupations contemporaines.
Preston Kambou
Ensemble, pensons une nouvelle humanité.
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