
« On a demandé à des enfants de CM2 au Cameroun de dessiner la ville du futur. Ce qu’ils ont tracé, régulièrement, presque unanimement, ce sont des gratte-ciels. Pas des cases en terre battue sublimées, pas de cases mousgoum, pas des greniers à cases réinventés, pas la moindre trace d’un toit en raphia ou d’une façade en banco. Des tours. Lisses, verticales, sans racines.«
Dans des échanges à la salle Bimbia du Musée National du Cameroun le 10 Juin 2026, respectivement modérés par Marie Simone Ngane Soua et Audrey Tagne (Directrice Cameroun de Art & Exception et Directrice des opérations et de la scénographie à Art & Exception France : dans l’ordre), Suzanne Ngane, du FEICOM, cite cette enquête. L’on pourrait croire à une anecdote. C’en est une, mais du genre qui contient tout. Les enfants ne rêvent pas dans le vide: ils rêvent avec ce qu’on leur donne. Et ce qu’on leur donne depuis des décennies, ce sont des images venues d’ailleurs, des modèles importés, une esthétique du monde qui ne laisse presque plus de place à la leur. Une civilisation peut mourir ainsi, sans fracas, par simple évaporation du regard des enfants.
C’est ce péril-là ( discret, presque poli dans sa manière d’avancer) que le RAADEC tente d’arrêter depuis 2024. Et c’est dans cette lancée qu’il a organisé cette autre rencontre pour un plaidoyer en faveur des métiers d’art du Cameroun.

Plutôt que de célébrer, il faut plaider. Il faut penser, à voix haute, ce que serait un écosystème viable pour les métiers d’art au Cameroun. »
La salle Bimbia, ce mercredi, porte les couleurs du programme. Installations, sculptures, poteries, bronzes, photographies, vidéos, les deux premières éditions du Réseau des Résidences d’Artisanat d’Art, de Design et de la Création s’y donnent à voir sous forme d’exposition vitrine. Foumban en 2024, Bandjoun Station en 2025 : deux géographies traversées, deux moments de rencontre entre artisans locaux et invités venus du Mali, de Côte d’Ivoire, de Suisse, de France. Quarante artisans formés, huit étudiants associés, 1140 visiteurs pour les restitutions publiques dont cinq cents à Paris. Le programme, porté par Art & Exception et Bandjoun Station avec l’appui de l’Institut Français, de l’AFD, d’ACCESS CULTURE et aujourd’hui du MINAC à travers le Musée National, plus qu’une promesse est un début de preuve.
Mais plutôt que de célébrer, il faut plaider. Il faut penser, à voix haute, ce que serait un écosystème viable pour les métiers d’art au Cameroun.

Suzanne Ngane se souvient. Directrice des Projets et Programmes au FEICOM, elle a une mémoire précise de ce pays-là, celui d’avant : quand on voyageait dans le Noun, on revenait avec tel bronze ; quand on passait par l’Adamaoua, on savait quoi rapporter. Des objets singuliers, identifiables, irremplaçables, qui portaient en eux la marque d’un lieu et d’un savoir. Ce pays-là recule. Non pas brutalement, mais par épuisement progressif des circuits, des vocations, des transmissions.
La contradiction qu’elle soulève n’est pas abstraite. Les communes camerounaises investissent dans des hôtels de ville. Et ces bâtiments ne ressemblent à rien de local. « Comment comprendre que dans le cadre des investissements FEICOM, les hôtels de ville ne reflètent pas l’identité de leur commune d’implantation ? » La question n’est pas rhétorique. Elle dit quelque chose de précis sur l’écart entre ce que les textes officiels proclament : l’import-substitution, la valorisation du patrimoine, et ce que les actes construisent, béton après béton, générique après générique.
Il y a une loi non écrite de la transmission : elle ne survit pas à l’indifférence publique. Quand l’État bâtit sans mémoire, les enfants dessinent sans racines.

Le problème de la transmission se voit, jusqu’au niveau des détenteurs du savoir. À Foumban, Idriss Kouotou travaille la terre depuis assez longtemps pour savoir ce que transmettre veut dire, et ce que ça coûte quand ça ne fonctionne plus. Maître potier, bénéficiaire du RAADEC, il est de ceux qui ont encore la patience d’organiser des séminaires, d’ouvrir leur atelier, d’inviter. Mais les jeunes ne viennent pas. Ou s’ils viennent, c’est pour poser une question qui résume tout : « Ah pater, on va même payer combien ? »
Il ne faut pas se tromper sur ce que cette phrase signifie. Ce n’est pas du cynisme : c’est du réalisme. La jeune génération a regardé autour d’elle et calculé. Le moto-taxi rapporte quelque chose aujourd’hui. La poterie, le bronze, la sculpture : rien de certain, aucun marché structuré, aucune visibilité.

On dit d’attendre, d’espérer. Mais sans financement, l’artiste fait comment pour vivre ?«
Lucien Victor Togodba, plasticien et voix d’une génération coincée entre la vocation et la nécessité, le dit sans détour : « On dit d’attendre, d’espérer. Mais sans financement, l’artiste fait comment pour vivre ? Il n’y a pas de marché. »
Ce n’est pas la passion qui manque. C’est l’architecture économique qui la rendrait viable. Et tant que cette architecture n’existe pas, transmettre reviendra à demander aux jeunes de croire à quelque chose que la société ne soutient pas.
Barthélémy Toguo connaît cette équation depuis longtemps. Le plasticien, dont l’œuvre est aujourd’hui présente dans les grandes collections et institutions du monde, a fait le chemin à l’envers de beaucoup : parti du Cameroun vers la Côte d’Ivoire, puis Grenoble, puis Düsseldorf, il n’a jamais cessé de regarder en arrière. Pas par nostalgie. Par conviction.

Il n’y a rien au-dessus de la patrie. «
Il est revenu. Il a fondé Bandjoun Station ( musée d’art contemporain, espace de résidence, lieu de confrontation entre artistes locaux et internationaux) dans l’idée que l’enracinement n’est pas le contraire de l’ouverture, mais sa condition. Que l’on peut se frotter aux standards mondiaux sans renoncer à ce que l’on est.
Bandjoun Station fonctionne sans subvention de l’État camerounais. Toguo « utilise sa carte bleue », dit-il, pour maintenir l’espace en vie. C’est une formule qui dit à la fois l’absurdité de la situation et la nature de son engagement : il paie parce qu’il croit, et il croit parce qu’il a vu, au Cameroun comme ailleurs, ce que la culture peut faire quand on lui en donne les moyens. « Peu importe d’où nous sommes, nous devons toujours penser à l’intérêt du pays. Il n’y a rien au-dessus de la patrie. »
Les deux ambassadrices présentes dans la salle (Suisse et Japon) ont entendu ce discours. L’Institut Français a montré ce que peut faire un partenaire diplomatique engagé dans la durée. Le message, à peine voilé, leur était adressé : il y a de la place pour d’autres.
Toguo a aussi parlé de semences. Bandjoun Station est un projet agricole autant qu’artistique, un chantier de préservation des variétés paysannes, des techniques culturales biologiques, d’un rapport au sol qui se perd lui aussi. La guerre des graines et la guerre des formes ont le même ennemi : l’uniformisation qui avance sous couvert de modernité.

Dans la salle, d’autres voix ont pris le relais. Louise Abomba, curatrice venue de Douala, a rappelé que la patience est une arme, à condition de ne pas la confondre avec la résignation. Charles Kamdem, du CLAC de Yaoundé, a posé ce qui reste, malgré tout, la condition centrale : une implication réelle de l’État, une confiance accordée aux artistes du terroir. Alioum Mousa, plasticien et promoteur culturel, insiste sur la place du courage et partant de la résilience. Suzanne Ngane a proposé quelque chose de concret : des centres communaux de formation aux métiers d’art, ancrés dans les communes, financés par les collectivités. Non comme un luxe, mais comme une nécessité patrimoniale.

Toguo, lui, a terminé sur une demande modeste autant que symbolique. Le MINAC a mis la salle Bimbia à disposition pour cette journée. Si cette salle pouvait être régulièrement accessible aux jeunes artistes, « ce serait déjà un pas ». Un pas. Dans un chantier qui en exige cent.
Le RAADEC 3 est annoncé pour le dernier trimestre 2026. La restitution aura lieu au Musée National. Entre-temps, les artistes et les artisans, nombreux au Cameroun, continuent d’espérer et d’attendre des financements, des partenaires, des relais institutionnels : tout ce qui manque encore pour qu’un écosystème tienne debout seul, sans que quelqu’un paye de sa poche pour le maintenir en vie.
Et quelque part dans une classe du Cameroun, des enfants auront à nouveau des crayons en main. Ce qu’ils dessineront ne dépend pas seulement du RAADEC. Cela dépend de ce que le pays choisit de leur montrer, de ce qu’il décide de leur transmettre, de la place qu’il accorde à ses propres formes dans l’espace public, dans ses bâtiments, dans ses marchés, dans ses écoles.
Les gratte-ciels ne sont pas une fatalité. Ce sont une réponse à un vide. Combler ce vide, c’est tout le sens du pari.
Preston Kambou
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