Sortir de la dictature du silence: un moment avec l’artitste Karisma Lion’s

Née sous le nom de Dobelle AFUBU, Karisma Lion’s est une artiste pluridisciplinaire originaire du sud Cameroun qui vit et travaille à Yaoundé au Cameroun. Son nom d’artiste est une posture, un manteau autant que l’ affirmation d’une volonté : celle d’une femme qui avance avec force, même lorsque son hypersensibilité affleure sous l’armure charismatique.Mère célibataire de trois enfants, Karisma Lion’s façonne son identité artistique à la croisée de l’intime et du collectif.

Séance de travail autour de sa performance « Parle-moi de toi » Bandjoun Station

Chez elle, la création ne relève pas d’un simple geste esthétique : elle est une nécessité émotionnelle. « Mes œuvres naissent de mes émotions », confie-t-elle. Une déclaration qui traduit bien la singularité de son travail : une expression viscérale, enracinée dans le cœur, siège des élans et des blessures, qui touche parce qu’elle est sincère.Son parcours académique à l’Université de Yaoundé I a posé les bases d’une formation rigoureuse. Mais elle reconnaît aujourd’hui que ce cadre institutionnel a d’abord rendu ses créations « classiques et fermées ». C’est en revendiquant son autodidaxie qu’elle a ouvert d’autres brèches : explorer d’autres médiums, expérimenter librement, déconstruire les normes apprises. Celle à qui des artistes de renom comme X-Maleya ou encore Stanley Enow doivent certaines de leurs chorégraphies les plus abouties, est aujourd’hui, toujours dans cette perspective d’oser une liberté plus assumée, en train de réorienter sa pratique artistique vers les arts visuels. Cette liberté de s’essayer à autre chose transforme son travail, le rendant plus audacieux, plus ouvert, plus original.

Au cœur de sa recherche artistique se trouvent deux axes majeurs : la question universelle du matriarcat (en Afrique et ailleurs) et la pertinence de l’art-thérapie. Deux thématiques qui dialoguent avec son vécu de femme, de mère, et d’artiste engagée dans les réalités sociales contemporaines. Pour Karisma Lion’s, l’art n’est pas décoratif ; il est réparateur, questionneur, transformateur. Actuellement , elle bénéficie d’une résidence d’artistes financée par Barthélémy Toguo dans le cadre de la résidence croisée MO.CO. Esba / École Supérieure des Beaux-Arts de Montpellier et Bandjoun Station, une expérience nouvelle ( elle n’avait jamais été en résidence avant) qui marque un tournant décisif dans sa carrière artistique. Elle affirme y découvrir un encadrement rigoureux, des rencontres fécondes, et surtout les conseils exigeants de Barthélemy Toguo. Cette transmission agit comme une éducation artistique nouvelle, lui permettant de prendre conscience de son rôle social. « J’ai compris en vous écoutant depuis tout ce temps que l’artiste n’est plus seulement créatrice d’objets ou de performances, mais actrice du changement, un témoin et une voix » confie-t-elle lors de l’une des soirées d’échange que Barthélémy Toguo a à table chaque soir avec les artistes.

Aujourd’hui, Karisma Lion’s porte une conviction forte : l’art doit être reconnu à sa juste valeur, et les artistes aussi. Son ambition dépasse sa trajectoire personnelle. Et on le voit à travers son projet « Parle-moi de toi », dans lequel elle eu l’idée d’impliquer les résidents venus de Montpellier et du Cameroun et qui est, par la diversité des voix et des couleurs des meurtrissures, un mur d’interpellation sur les abus vis à vis des femmes.

À travers son travail, elle souhaite contribuer à transformer le regard porté sur l’art dans nos sociétés, particulièrement en Afrique, mais aussi sur la femme toujours victime du machisme. Karisma présente par sa forte carrure et son timbre vocal imposant une armure de lion. Cependant , derrière cette carapace, il y a une femme sensible, victime comme beaucoup d’autres femmes qui n’ont pas la chance de prendre la parole, de multiples drames qu’on cache.

Sa démarche est celle de l’exposition non pas pour fin d’exhibition, mais dans l’optique d’engager une thérapie. Sa conviction elle là: l’art a un pouvoir thérapeutique. Et si, comme elle le dit, l’art l’a guérie, alors il peut guérir ce monde malade.

Preston Kambou

Ensemble, pensons une nouvelle Humanité

Journaliste culturel, dramaturge et poète

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