Riz de la route et scénarios à emporter : une cuisine de l’image.

On pourrait croire qu’il faut demander l’accord pour pleurer devant un film.

Il paraît qu’il y a plusieurs partis. Qu’on a le choix. Qu’on peut, selon l’angle, se ranger du côté du R… ou du M. Mais au pays du R jusqu’au P en passant par le C, et face au M toujours en quête de D, il semble que le pluralisme soit surtout une question de chorégraphie : même scène, mêmes acteurs, juste un léger twist dans le script.

Il paraît que l’émotion prime sur l’esthétique. C’est ce que soufflent certains, du haut de leur super fast-food narratif, quand ils voient le peuple s’émouvoir d’un plat qui ne vient pas de leur marmite. On veut soudain rappeler qu’il y a “le riz de la route” et “le riz des grands restaurants”.
On pourrait croire qu’il faut demander l’accord pour pleurer devant un film. Comme s’il fallait un cachet tamponné avant de ressentir. Pourtant, le peuple, lui, n’attend pas de validation. Il regarde, il vibre, il partage. Et ça, visiblement, ça dérange. Parce qu’ici, il faut une autorisation tacite pour être ému par ce qui ne vient pas des circuits autorisés.

Mais allons doucement, car au Cameroun, même les rebondissements ont un twist. Il y a ceux qui pleurent en silence, et ceux qui pleurent devant les caméras, espérant qu’on les reconnaisse. Il y a ceux qui font pleurer le public, et ceux qui pleurent de ne pas l’avoir eu. Dans ce grand marché de l’image, chacun veut qu’on dise : D’accord

Et pourtant, dans le film qui fait trembler les timelines, il n’y a pas de vampire, juste une femme, un enfant, et un destin trop lourd pour une seule épaule. C’est peut-être là que réside la force : pas dans les effets spéciaux, mais dans ce qui est spécial sans effet. C’est ce qu’on appelle, chez certains, “manque de moyens”, mais que d’autres nomment : vraie mise en scène du quotidien.

On pourrait dire que certains réalisateurs attendent toujours leur moment, tapi dans l’ombre comme des agents discrets, prêts à surgir dès que le projecteur s’allume ailleurs. On pourrait aussi rappeler que faire un film en quatre jours, ce n’est pas une performance quand on passe une vie à ne pas écouter les gens qui ont crié pendant des années.

Il faut dire que certains, à force de jouer aux agents secrets de la critique, finissent par devenir de véritables agents doubles : d’un côté promoteurs de l’effort national, de l’autre, analystes bien trop trop secrets dès qu’un film étranger emporte l’adhésion populaire. On préfère se cacher derrière des jeux de mots, oublier la vue d’ensemble, refuser de voir les angles qui dérangent.
On préfère les émotions contrôlées, les rires encadrés, les fictions homologuées par la commission du goût bien-pensant.

Mais au pays où je ne vois pas billard, où les décisions importantes se prennent toujours ailleurs, il est normal que l’on préfère commenter un film venu d’ailleurs plutôt que regarder le point de vue de ceux d’ici. Peut-être parce qu’ici, on confond encore trop souvent la critique avec l’amertume, et l’analyse avec la jalousie.

Et pendant qu’on fait semblant de ne pas être touché, certains prennent des notes. Ils regardent ce qui fait parler. Ils analysent ce qui émeut. Ils changent un mot, un nom, un quartier… et hop ! Le même film revient, à bout de souffle, maquillé en scénario original. Mais entre plagiat passif et inspiration fragile, il n’y a qu’un soupir de trop.

Mais soyons innocent quelques instants. Admettons que ce soit juste un malentendu. Peut-être que ceux qui murmurent sur les réseaux se sentent simplement trop secrets pour comprendre l’évidence : quand un film touche, il dépasse les esthétiques et les dogmes. Il devient vivant, il devient utile, il devient nécessaire.

Ce qui est amusant, c’est qu’on pointe du doigt la super fast-food émotionnelle, comme si la rapidité annulait la sincérité. Mais n’est-ce pas dans les urgences que naissent parfois les plats les plus vrais ? La rue n’a jamais demandé de nappe blanche pour servir son riz. Le cinéma non plus.

Alors, oui, chacun a son point de vue. Mais ce qui est clair, c’est que lorsqu’un film émeut les foules et crée le débat, ce n’est pas le moment de bouder son plaisir. Ce n’est pas non plus le moment de rappeler aux autres qu’on sait faire du cinéma. C’est plutôt l’occasion de se demander pourquoi, c’est ce film là qui a touché juste.

Le cinéma n’est pas une cantine populaire. Ce n’est pas à celui qui crie le plus fort qu’on tend le micro. C’est peut-être pour ça que certains ne l’entendent pas venir : ce n’est pas du bruit, c’est une onde. Et parfois, même le silence fait salle comble.

Pfff beaucoup écrire ne veut pas dire avoir raison. La preuve : j’ai beaucoup écrit… et j’ai encore faim.
Allez, je vais faire un tour au super fast-food.
Peut-être qu’avec un peu de chance, le riz y aura du goût même sans l’accord du chef.

Par Aurore.Njere III
Aurora Spencer

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