
Dans le cadre de sa traditionnelle « Parole en partage », activité de la Compagnie Feugham, la scène du La’akam (Laboratoire artistique du Kamer, à Bafoussam) du poète Kouam Tawa a réuni autour d’Hermann Ntoka Ndibakto un public diversifié et riche ce 10 décembre 2025. Pour le premier récital solo de ce poète qui, quoique prenant encore ses marques, traduit déjà, par sa forte productivité (plus de 10 livres publiés), son désir et sa détermination à exister par le verbe, Abraham a assuré la partie musicale.
Vêtu du Toghu, tissu traditionnel royal originaire de la région du Nord-Ouest du Cameroun, Ntoka Ndibakto est monté sur scène pour près d’une heure.
Le moins que l’on puisse en dire est qu’il se démarque par une plume acérée, trempée dans la chair vive d’une société dont il dit vouloir impulser l’éveil.
Il écrit non pas pour mimer les styles consacrés, mais pour frayer sa voie en faisant émerger ce qu’il nomme le « vers akombien », et qu’il définit comme une forme poétique qui s’émancipe de la métrique traditionnelle (vers classique et vers libre) et se distingue par l’accent qu’il, met sur la numérologie sacrée. Ainsi, dit-il, ses vers sont essentiellement ceux de 3, 6, 9 et 14 pieds. Si, sur ce point, les faits — notamment les poèmes qu’il a donnés à écouter — n’illustrent et ne défendent que très peu sa démarche, il demeure cependant que la fougue intérieure du poète, qu’il gagnerait peut-être à mieux policer, donne à voir un révolutionnaire désireux de faire autrement.

Il s’écrie, face à la somme des égoïsmes qui obstruent l’avenir d’un peuple dont les sols sont si riches mais dont la précarité de l’esprit entraînera peut-être la perdition. Ntoka est un poète de la marge. Peut-être parce que toute sa vie aura été jonchée des exclusions ( scolaires mais aussi sociales car, hors mis sa mère, les siens ne l’on jamais encouragé à faire ce qu’il a toujours aimé : écrire.)
Sur la musique d’Abraham, le musicien de la Compagnie Feugham, Ntoka Ndibakto a promené le public au cœur d’une quinzaine de textes, révélant ainsi un univers singulier qui n’a pas manqué de captiver.
Ce fut un voyage d’hommage et de satire avec « Dakar », un poème en hommage à Hamadou Ahidjo, une satire d’une politique de l’ostricisation tissée sur les égoïsmes pluriels qui, jusqu’ici, n’ont pas permis au corps de cet homme d’État d’être rapatrié chez lui.
L’on a aussi suivi « Chapitre de ce qui n’arrive qu’aux autres », une satire sociale, une mise en vers d’une société qui va en vrille et dont les contemporains, héritiers d’une « hilarité maladive », rient alors qu’il faudrait peut-être en pleurer. Le poète scande ce vers d’une voix dont la guitare d’Abraham amplifie la gravité : « Il a pris une balle au pied parce qu’il contestait les élections et on a ri ! »
La soirée avec Ntoka Ndibakto a aussi permis de retourner à la genèse de cet amour fou qu’il a pour le verbe, ceci à travers le poème « C’était en 1999 ».

Un poème lyrique, qui, dans une sorte de dialogue interne, met en exergue le moi pour mieux chercher en l’autre l’ombre de sa propre raison. Il interpelle Bafoussam, comme il interpellerait tout le pays, sur le sort qu’il réserve à ses poètes. Il lui dit que la poésie, c’est la vie, non sans rappeler l’urgence pour la poésie de sortir des livres pour descendre dans les rues, où est sa véritable place.
Le temps d’une quinzaine de poèmes, le public — sublime, car comptant de tout petits enfants au premier rang, mais aussi des écrivains confirmés comme le Français Roland Jean Fichet (en résidence au La’akam), le poète Mègouong, le bédéiste Paul Monthe (qui a d’ailleurs commis une BD il y a peu), la médiatrice culturelle Stéphanie Kengne… — a médité sur le sort de la société, parcouru les artères de nos villes sans fard, pour mieux en découvrir les tares.
La soirée s’est terminée par des échanges où questions, suggestions et conseils ont permis d’ouvrir le débat sur d’autres possibles.
Preston Kambou
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