Kareyce Fotso : parce que chanter est un combat

"Parce que l’art ne peut pas célébrer sans se souvenir" Kareyce Fotso

S’il résistait encore un doute sur le fait que l’art en Afrique est toujours investi d’une mission sociale ou plus, le parcours de Kareyce Fotso nous impose de le dissiper. Les raisons ? Son parcours nous les donne.

Quand à Washington, en décembre 2025, Kareyce Fotso demande à l’assistance de garder une minute de silence après avoir reçu une distinction remise lors d’une cérémonie organisée par l’État du Maryland, elle confirme en quelque sorte sa position de l’artiste de la mémoire. Ses propos qui suivent ne font qu’en conforter la portée : « Parce que nos combats ont des visages, des noms, des absences. Parce que l’art ne peut pas célébrer sans se souvenir. »

La phrase résume assez bien un parcours qui, depuis plus de vingt ans, avance entre musique, théâtre, cinéma, langues camerounaises, mémoire historique et prises de parole sociales. Mais peut-être que sa naissance l’y invita même avant qu’elle n’en prenne conscience.

L’enfant de mvog-ada

Kareyce Fotso est née le 1er février 1979 dans une famille originaire de Bandjoun, dans l’Ouest du Cameroun. Elle grandit à Mvog-Ada, à Yaoundé, dans un environnement majoritairement Beti. Plongé dans l’environnement, elle s’y fond sans effort : elle parle l’ewondo, langue de son environnement quotidien, et le ghomala’, langue de sa famille. Elle se décrit elle-même comme une personne culturellement métisse.

Cette enfance dans plusieurs univers culturels est devenue plus tard l’une des clés de son travail. Son répertoire fait circuler le ghomala’, l’ewondo, le douala, le fulfuldé, le Yemba et d’autres langues camerounaises en plus du français. Son identité musicale est à l’image de son identité : celle de la traversée, des rencontres et du métissage.

Entre études et art, un appel

Avant les grandes scènes, Kareyce fait des études et les cabarets. Après le baccalauréat, elle étudie la biochimie à l’Université de Yaoundé I. Elle se tournera vers l’audiovisuel et la photographie à l’Institut Siantou Supérieur. Parallèlement, elle chante dans les cabarets de Yaoundé et assure notamment les chœurs de Sally Nyolo.
Son père, sculpteur, connaissant les incertitudes de la vie artistique, aurait souhaité pour sa fille une voie plus stable. RFI rapportait en 2009 que Kareyce avait dû composer avec cette réserve familiale avant de pouvoir se consacrer pleinement à la musique.

Korongo Jam, une École de la Scène

Kareyce rejoint  Korongo Jam, le groupe d’Erik Aliana où elle acquiert une expérience décisive de la scène. Sur la date de son intégration au sein du groupe, les sources divergent : RFI indiquait en 2009 qu’elle y avait passé six années à perfectionner son expérience comme danseuse et choriste avant de se lancer en solo. Frank Bessem situe son entrée dans Korongo Jam en 2001 et son départ après la séparation du groupe en 2006.

Toujours est-il qu’elle retournera chanter dans les bars de Yaoundé et commencera à construire son propre répertoire. Elle aurait pu intégrer le groupe Macase. Dans une interview, Blick Bassy rapporte avoir contacté Kareyce Fotso lorsque le groupe cherchait une chanteuse, mais avoir finalement choisi Corry Denguemo

2009, l’année où tout s’accélère

Son premier album, Mulato, paraît en 2009. Le titre dit déjà quelque chose de son identité : dans un entretien accordé à RFI, Kareyce explique que « Mulato » renvoie à quelqu’un d’origine mélangée, comme elle, entre héritage bamiléké et culture beti.
La même année, elle représente le Cameroun aux VIes Jeux de la Francophonie, à Beyrouth, et décroche la médaille d’argent du concours de chanson avec « Pac-ler française », titre qui la révèle en effet au public camerounais, sous sa casquette de chanteuse.
Quelques mois plus tard, elle devient finaliste du Prix Découvertes RFI 2009. Elle obtient aussi le « Visa pour la création » de Cultures France et participe à des événements internationaux, notamment au Japon et aux Nations unies.

La même année, ses talents de comédienne lui offrent d’autres ailes pour la scène. Dans Le Monologue de la réfugiée, mis en scène par Annie Tchawack, Kareyce reçoit en avril 2009 le Prix Jeanne Abanda de la meilleure comédienne des Scènes du théâtre francophone. Elle poursuit ensuite une tournée africaine avec Thierry Ntamack et la Compagnie Anoora de Yaya Mbilé.

Chanter le Cameroun dans sa riche diversité

Après Mulato, viennent Kwegne en 2010, Mokte en 2014 et Aneya, réalisé avec le saxophoniste allemand Reiner Witzel en 2019. Mokte est particulièrement révélateur de sa démarche. L’album compte douze titres chantés dans huit langues camerounaises. Le ghomala’ y côtoie notamment le fulfuldé et le douala. Avec « Pie Kung’ho », elle chante aussi avec Annie Anzouer un hommage à la famille et au rôle de la mère. Une étude universitaire consacrée aux pratiques langagières dans la chanson camerounaise relève justement chez Kareyce Fotso cette circulation entre plusieurs langues et souligne comment ses chansons peuvent contribuer à faire entendre et connaître ces langues auprès d’un public plus large.
En 2020, elle poursuit cette recherche avec « Poyou », mot ghomala’ signifiant « écoutez » ou « à votre attention ». Le titre est présenté comme l’aboutissement de cinq années de travail autour d’un pont entre tradition et modernité.

Chanter pour qu’on ne puisse jamais oublier le martyr des braves

En 2023, Kareyce Fotso lance Heroes of Freedom, avec Salatiel. Le projet rend hommage aux femmes et aux hommes ayant participé aux luttes pour la libération du Cameroun. Il comprend une chanson et une série de documentaires consacrés notamment à Ruben Um Nyobè et Ernest Ouandié. Dans la vidéo consacrée à Um Nyobè, Kareyce insiste sur le devoir de mémoire et sur la nécessité de ne pas reléguer les figures historiques aux oubliettes.
Cette démarche donne une autre dimension à son travail. La scène devient aussi un lieu où l’histoire camerounaise peut être racontée, questionnée et transmise. ( Ces documentaires sont en accès libre sur Youtube. )

La toile : une scène bien à portée

Son engagement ne s’arrête pas aux chansons. En 2022, elle intervient publiquement dans les débats autour des conditions des enseignants camerounais. Une étude de #237Check sur le mouvement OTS cite notamment une publication de Kareyce Fotso qui avait contribué à donner de la visibilité aux revendications des enseignants sur Facebook. Elle prend également position sur les violences faites aux femmes. En 2023, après plusieurs affaires de violences conjugales et de féminicides, ses publications Facebook appellent notamment à ne pas banaliser la première violence. Son engagement numérique touche aussi les questions de média, culture et éducation. En 2022, elle critiquait publiquement la place prise par TikTok dans les usages des jeunes et défendait la transmission des langues camerounaises au sein des familles. Ses propos, parfois très directs, ont suscité des réactions et des reprises dans la presse.
En 2023-2024, elle intervient également dans la mobilisation autour de l’affaire Hervé Bopda et indique avoir reçu des appels anonymes après ses prises de position. On l’a aussi connue dans la défense des droits des consommateurs notamment en disant son indignation sur la qualité du réseau Internet au Cameroun.

GWÀ un autre versant du combat

La trajectoire de Kareyce trouve un prolongement particulièrement fort avec GWÀ, son album paru le 18 avril 2026.
Le projet part de récits de femmes victimes de violences. Kareyce explique avoir recueilli pendant quatre ans des témoignages, notamment à travers Facebook, puis avoir transformé certains de ces récits en chansons. Le projet s’accompagne aussi d’un documentaire, d’un recueil de poésie et d’une exposition photographique.bL’album, produit artistiquement avec Blick Bassy et Romain Jovion, compte onze titres dans sa version publiée en 2026. La presse britannique spécialisée s’en est saisie. Songlines a notamment consacré sa rubrique Soundcheck au titre « Gue Wo », en soulignant que le projet s’appuie sur des récits réels de femmes du Cameroun et d’ailleurs.

Parce qu’une image vaut mille mots ?

Kareyce Fotso est également passée par le cinéma. Elle joue notamment Julie dans Bendskins, le long métrage de Narcisse Wandji sorti en 2021, et participe à la musique du film. On la voit aussi dans Your Pain Mine de Thierry Fouomene , auprès de Rass Ganmo, un court métrage sur la crise anglophone.

Distinctions

Son parcours a été marqué par plusieurs reconnaissances : médaille d’argent aux Jeux de la Francophonie en 2009, Prix Jeanne Abanda la même année, finaliste du Prix Découvertes RFI, puis Chevalier de l’Ordre national de la Valeur du Cameroun en janvier 2017. Cette année-là, elle est aussi nommée ambassadrice de bonne volonté des Jeux de la Francophonie pour l’édition d’Abidjan.
Et puis il y a cette cérémonie américaine de décembre 2025. Une artiste camerounaise reçoit une reconnaissance institutionnelle dans le Maryland.

Pour finir

Depuis les cabarets de Yaoundé jusqu’aux scènes internationales, de Mulato à GWÀ, de la langue ghomala’ aux récits des femmes, de la scène musicale aux documentaires sur les héros de l’histoire camerounaise, Kareyce Fotso a construit une œuvre où la chanson se sert de mémoire pour repréciser les traces qu’on essaie parfois de gommer.

Quel morceau, quelle prise de parole ou quelle étape de son parcours vous a le plus marqué ? Avant de partager ce portrait avec celles et ceux qui suivent  la trajectoire de Kareyce Fotso, faites nous l’honneur de nous confier vos témoignages en commentaire. Abonnez-vous !!

Preston Kambou

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