
Au cœur de la place du marché de Bansoa, une statue trône avec l’autorité silencieuse des monuments publics. Elle représente Penka Michel, chef traditionnel dont le nom a été donné à l’arrondissement depuis 1960, année de l’indépendance formelle du Cameroun. Mais derrière le bronze figé dans la pierre et l’apparat officiel d’une toponymie administrative, se cache une histoire que beaucoup préfèrent taire, une histoire faite de sang, de trahison et de douleur collective. Il est temps de poser, sans détour et sans crainte, la question que cette statue soulève : un homme qui a collaboré avec le colonisateur blanc pour exterminer ses propres frères de village mérite-t-il un tel hommage ?
Un Homme au Service de la Répression Coloniale
L’histoire de Penka Michel ne peut être dissociée du contexte dramatique de la lutte pour l’indépendance du Cameroun, portée avec fougue et sacrifice par l’Union des Populations du Cameroun (UPC) et ses militants. Dans les années 1950 et au tournant des années 1960, alors que des hommes et des femmes de la région bamiléké offraient leur vie pour arracher leur pays au joug colonial, Penka Michel choisit un autre camp. Il choisit le camp de l’administration française. Il choisit la collaboration.
Les témoignages qui traversent les générations dans la région de Bansoa et ses environs sont accablants. On lui attribue la dénonciation de militants nationalistes aux autorités coloniales, la livraison de ses propres congénères à une mort certaine. Pire encore, sa concession aurait servi de lieu de torture pour ceux qui osaient réclamer l’indépendance, ces hommes et ces femmes dont le seul crime était de vouloir que le Cameroun fût libre. Ces actes ne relèvent pas d’une simple divergence politique. Ils s’apparentent à une trahison fondamentale de la communauté, une complicité active dans la répression d’un peuple par une puissance étrangère.
Une Statue Comme Blessure Ouverte
Ériger une statue à cet homme, c’est bien plus qu’un acte de mémoire. C’est un acte politique chargé de sens, et en l’occurrence, d’un sens profondément blessant pour les familles des victimes. Chaque jour, les descendants de ceux qui furent torturés, livrés ou assassinés avec la complicité de Penka Michel passent devant cette effigie. Chaque jour, le marché de Bansoa, lieu de vie et de rencontre, leur impose la vue d’un homme que leur mémoire familiale associe à la mort des leurs.
Que signifie cette statue pour eux ? Elle ne dit pas que leur douleur compte. Elle ne reconnaît pas que leurs ancêtres furent des héros. Elle dit, au contraire, que celui qui contribua à leur perte mérite d’être célébré, honoré, pérennisé dans le marbre et l’acier. C’est une seconde mise à mort, symbolique mais tout aussi violente. C’est étouffer les blessures sous une chape de silence officiel tout en les maintenant vives dans la chair des mémoires familiales.
Baptiser un Arrondissement au Nom d’un Bourreau
La question de la toponymie n’est pas anodine. Nommer un arrondissement, c’est lui donner une identité, lui attribuer une filiation, inscrire dans la géographie administrative un héritage que l’on choisit de transmettre. Depuis 1960, l’arrondissement de Penka Michel porte ce nom comme une évidence jamais interrogée. Mais comment peut-on, dans une République qui se réclame de la dignité humaine et de la réconciliation nationale, baptiser durablement un espace public du nom d’un homme dont l’action contribua à l’anéantissement de combattants pour la liberté ?
Les exemples internationaux sont nombreux et instructifs. En Allemagne, aucune rue ne porte le nom d’un collaborateur nazi. En Afrique du Sud post-apartheid, une réflexion profonde sur la toponymie a été engagée pour purger l’espace public des noms associés à l’oppression. En Belgique, aux États-Unis, en France même, des débats houleux mais nécessaires ont conduit au déboulonnage de statues de négriers, de colonisateurs ou de complices de systèmes d’oppression. Pourquoi le Cameroun, et plus précisément la région des Hauts-Plateaux, échapperait-il à cette exigence morale ?
L’Apaisement par la Vérité, Non par l’Oubli
Certains arguent que toucher à ces symboles serait raviver inutilement des haines anciennes, rouvrir des plaies que le temps aurait commencé de cicatriser. Cet argument mérite d’être examiné avec sérieux, mais il ne résiste pas à l’analyse. Ce n’est pas le retrait d’une statue qui ravive les haines. Ce sont les haines non reconnues, les souffrances non nommées, les injustices non réparées qui couvent sous la cendre et que le moindre souffle peut transformer en brasier.
L’apaisement véritable ne passe pas par l’oubli imposé ni par la perpétuation de symboles douloureux. Il passe par la reconnaissance, par la vérité dite à voix haute, par la création d’un espace mémoriel juste où les victimes, leurs familles et leurs descendants puissent se voir reconnus dans leur dignité. Retirer la statue de Penka Michel de la place du marché de Bansoa et rebaptiser l’arrondissement ne serait pas un acte de vengeance. Ce serait un acte de justice mémorielle, un geste d’humanité en direction de ceux qui souffrent encore en silence.
Pour une Toponymie et une Mémoire Dignes
La question n’est pas de réécrire l’histoire ni d’effacer un personnage de la mémoire collective. Penka Michel doit demeurer dans les livres d’histoire, précisément pour que les générations futures sachent ce que la collaboration avec l’oppresseur engendre comme trahisons et comme souffrances. Mais il y a une différence fondamentale entre enseigner l’histoire d’un homme et lui rendre hommage dans l’espace public.
L’arrondissement pourrait retrouver un nom ancré dans la géographie locale, dans la culture bamiléké, dans les valeurs de liberté et de dignité que les véritables fils de ce pays ont défendues au prix de leur vie. La statue pourrait céder sa place à un mémorial dédié aux victimes de la répression coloniale, à ces hommes et ces femmes tombés pour que le Cameroun soit libre.
Ce serait là un acte fondateur, le signe que la société camerounaise est capable de regarder son passé en face, d’en assumer les pages sombres sans se laisser paralyser par elles, et de choisir délibérément quels héros elle veut ériger en modèles pour ses enfants. Car une communauté se définit aussi, et peut-être surtout, par les noms qu’elle choisit de graver dans la pierre de ses places publiques.
Association Kwemtche



