Annoora Nafi ou l’art de mettre des couleurs sur des douleurs tues

Je peins ce que vivent mes sœurs sous la dictature du silence et les pesanteurs des traditions

Nafi et une autre jeune dame sont assises sur la véranda du bâtiment blanc qui abrite son atelier.
Elles prennent du Dakere — ce mélange de lait de vache et de mil, breuvage prisé du septentrion — en échangeant en fufulde. Je les interrompt par des salutations.

Je ne reconnais pas Nafi tout de suite. La seule où nous nous sommes remonte à 9 mois. S’en est-elle aperçue ? Je l’ignore. Toujours est-il qu’elle m’accueille d’un sourire qui s’élargit quand je lui avoue la vérité.

Elle glisse quelques mots à sa compagne, qui sourit à son tour, puis procède aux présentations. La jeune dame s’appelle Aminatou Bello, autrice originaire du septentrion, dont le conte est le genre de prédilection.

Naffissatou Mohamadou Abbo, c’est le nom complet de Nafi. Elle est du genre taciturne. Civilités d’usage et :
— Tu en prends ? me demande-t-elle en désignant le breuvage.
— Du Dakere ? Avec plaisir, dis-je en m’installant à mon tour sur la véranda.
— Attends… tu connais le Dakere ?
— Ne sais-tu donc pas que je suis un signe Yerima du Lamidat de Mokolo 1er ?

Nous en rions. La joie des retrouvailles se lit sur nos visages, s’entend dans les plaisanteries et dans l’évocation des souvenirs fugaces.

Bientôt, elle m’invite à la suivre dans son atelier.

C’est une salle rangée, avec au fond un bureau sur lequel reposent une tablette et un laptop. Du côté droit, à quelques mètres du seuil, Sur une table d’atelier, des piles de toiles vierges côtoient des pots débordant de crayons de couleur et de pinceaux. Alignées, des bouteilles de peinture aux teintes vives — rose, bleu, jaune, blanc — attendent d’être ouvertes pour certaines ou d’être vidées pour d’autres.

À droite, l’espace de dessin est silencieux, baigné d’une lumière douce. Des tables maculées de taches de peinture témoignent de créations passées. De grandes feuilles blanches reposent, prêtes à accueillir de nouvelles idées, tandis que contre le mur, des cadres colorés alignés racontent les histoires d’anciens travaux. Les pots de crayons patientent sagement sur les bureaux, comme en attente du retour des petites mains qui leur donneront vie. Ces mains, ces gens artistes, commencent à se manifester bientôt par l’arrivée de Biyite Rayimatou, 5 ans, » c’est l’une des plus dynamiques de mes apprenants. Elle a l’habitude d’arriver très tôt et de visiter la bibliothèque, le théâtre, bref tous les endroits qui attirent son attention. » me confie Nafi en prenant place à son bureau.

Biyite est ressortie et l’atelier est à présent chargé de ce silence vibrant qu’on reconnaît aux lieux dédiés à la création artistique. Seul le bruit des ventilateurs accrochés au plafond, trouble, mais dans un métronome réglé, ce lieu de haut symbole. Annoora agit à présent comme si elle fut attirée par quelque force invisible : elle poursuit un travail de création.
Sous la lumière douce qui glisse par la porte ouverte, deux écrans se font face : l’un, d’ordinateur portable, l’autre de tablette graphique. Sur chacun, le même visage — mi-humain, mi-symbole — coiffé d’un toit de chaume, planté dans un paysage où les bleus profonds caressent les ors brûlants.

Assise, le voile qui tout à l’heure recouvrait sa tête à présent sur ses épaules, Innoora Nafi tient son stylet comme on tiendrait un pinceau sacré. La main danse sur la surface noire de la tablette, esquissant des lignes qui s’enroulent en volutes, éclatent en spirales dorées, se fondent en ciels turquoise. L’autre main, posée sur le clavier, veille, prête à ajuster, corriger, parfaire. L’ordinateur fait un bug. Elle insiste sur une touche restée enfoncée, sans que cela ne perturbe cette artiste pour qui discipline et concentration sont une identité remarquable.

Tout autour, le désordre inspiré raconte la vie intérieure de l’artiste : un livre entrouvert, des croquis d’enfants aux verts tendres et aux bleus clairs, des feuilles tachées de couleurs vives, une petite enceinte turquoise, des câbles qui serpentent comme des racines reliant l’imagination aux pixels.

Dans ce laboratoire créatif, salle de cours pour jeunes et moins jeunes à des heures, le geste ancestral du conteur africain se métamorphose. L’histoire ne se grave plus dans la pierre ni sur la toile, mais dans la lumière mouvante des écrans. La tradition visuelle africaine se réinvente en langage numérique, prête à franchir les frontières physiques pour rejoindre la galaxie virtuelle des œuvres NFT.

Je peins ce que vivent mes sœurs sous la dictature du silence et les pesanteurs des traditions »

Annoora Nafi

Annoora travaille sur « Le visage du septentrion », pièce de sa Collection : « Sahel en couleur », qui après « Résilience », sa première série exposée en solo à l’Alliance Française de Garoua en Janvier 2024, porte le cri étouffé d’une strate marginalisée dont l’artiste a choisi d’être là voix. Son thème de prédilection est celui des violences. Elle en parle au pluriel car , au delà de sa déclinaison physique, Annoora Nafi conçoit la violence comme toute manifestation de la non liberté, du non épanouissement, du ballonnement et du retrait du droit au bonheur. Son art explore ainsi la violence verbale, psychologique, sexuelle, socioéconomique, domestique.. Elle souhaite panser les plaies du harcèlement, du mariage forcé, de la discrimination, des abus divers. « Je peins ce que vivent mes sœurs sous la dictature du silence et les pesanteurs des traditions. » Lâche-t-elle à la suite de ma question sur les raisons de son art.

Dans le visage du septentrion, chaque trait, chaque nuance, chaque éclat de couleur devient un pont entre passé et futur — un murmure venu d’hier qui raconte le present pour mieux envisager le futur.

La référence à ces séquences du temps ( passé, présent et futur), loin d’être un simple effet de style, est l’encadrement même de l’itinéraire de l’artiste. Elle se souvient encore que son entrée dans l’art se fit grâce à un concours des brasseries du Cameroun pour intégrer l’école Le Crayon de Djino. Elle était jeune, pensionnaire de l’école St Pierre de Garoua, une école catholique, quand elle décida de réaliser le portrait de l’écrivaine sénégalaise Aminata Sow Fall. N’était ce pas là un choix prémonitoire quand on sait que cette icône de la culture est connue pour sa lutte pour la justice sociale et la défense des droits des femmes entre autres ? Annoora Nafi elle-même l’ignore. Toujours est il que ce choix, ce portrait au crayon lui a ouvert les portes du crayon de Djino où elle a eu une formation complète en art plastique sur un peu plus de 6 ans, à raison d’un jour de cours ( le samedi) par semaine.

Annoora Nafi en atelier de peinture avec les plus jeunes

Depuis l’école de Djino, Annoora Nafi poursuit son chemin. Sensible aux douleurs sociales, elle marque son temps par ses créations. Mais elle sait aussi qu’il n’y a d’art véritable que par le partage. Alors depuis 2024, elle dirige un atelier d’art plastique à l’Alliance française de Garoua. C’est là qu’elle transmet sa passion, écoute le génie des autres, se nourrit de leurs joies autant que de leurs peines.  » J’enseigne parce que ça me plaît. Je me sens pleinement vivante quand j’aide un enfant à révéler son génie. C’est un peu une sorte de retour de flamme à dire vrai car c’est grâce au partage, notamment avec le crayon de Djino, que j’ai pu passer des gribouillis que je faisais déjà toute petite à la création artistique, » nous dit l’artiste après avoir pris une pause pour élever sa voix vers Allah.

La journée se termine par une visite de l’Alliance Française de Garoua, suivie d’un tour au zoo question de communier avec la nature.

Aperçu de la bibliothèque de l’Alliance Française de Garoua

Preston Kambou

Nous contacter au +237695521762

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