
( Bandjoun Juin 2025)
Le jour se lève sur Tomoukom, village du groupement Bandjoun à l’Oouest du Cameroun. Le froid, comme un murmure de la terre, souffle sa présence entre les tiges de maïs dont la verdure recouvre le voisinage comme de l’enduit sur une toile qu’on apprête. La brume matinale se dissipe progressivement, révélant les contours d’un monde en gestation, dominé par le vert paysage de cette saison des pluies.

Les motos qui passent par intervalles très irréguliers, renforcent de leurs ronflements les sonorités d’une chorale bucolique à la mélodie composite. Les oiseaux chantent, les porcs grognent, et les voix humaines s’entremêlent. Au loin, un coq lance son cri primal. Dans la grande maison, celle à laquelle la chambrette de l’artiste est ajustée comme un gui sur un tronc, le son étouffé d’une radio diffuse les informations.

C’est dans ce concert que l’artiste Kambou Guy Rostan émerge de son sommeil, comme un initié qui se prépare à pénétrer les mystères de la création. Le téléphone en main, il scrole pour prendre le pouls du monde. Génération Androïde il assume sa casquette sans rechigner. Il a d’ailleurs son avis sur les nouvelles technologies dont l’exploitation entre dans sa démarche d’artiste. Il il faut le de rappeler il est artiste multimédia.
Tamoukom est un village enfoui dans dans les arbres et éloigné de l’axe principal de la nationale comme on dit. L’accès est difficile mais c’est ici que, faute de mieux, il s’est installé quelques mois après sa soutenance en Arts visuels et médiatique en juillet 2024 à l’Institut des Beaux-Arts de l’université de Dschang à Foumban.

Il parle de soutenance. Mais pour beaucoup des membres de sa famille, c’est de folie qu’il fut question ce jour où, après une première partie de soutenance « normale », Kambou introduisit une performance. Découverte traumatisante pour beaucoup, eux qui assistaient à une performance pour la première fois.
Ils étaient venus le voir soutenir. Lui leur proposait quelque chose d’étrange. » Il fallait voir le mine du public mon frère. On les aurait cru à un enterrement » déclare t il en évoquant ce jour. La performance mettait en scène un Être confronté aux regards et actions frustrant de son environnement. La scénographie, deux toiles vierges sur deux chevalets, de la musique en fond, des pots de peinture. Dans la salle, distribution des pots de peintures dont plus tard, les détenteurs se serviraient pour l’asperger, le pulvériser pendant la prestation, façon de révisiter la technique du dripping de Jackson Pollock .
Ce fut un spectacle de folie pour le commun des mortels. Kambou r revisitait la technique du dripping de Jackson Pollock, le commun des mortels voyait un spectacle de folie. Faire une performance qui demandait qu’on aspergea l’impétrant de peinture, ça ne pouvait être autre chose pour ses parents et ses proches que de la folie. Leur déception se dessinait net et se lisait sans effort sur les visages. Il mettait, par sa performance , l’Homme au centre des rapports sociaux et interrogeait l’Être sur ses rapports avec autrui et avec son environnement . Le but était de montrer le poids du regard de l’autre, de l’obstacle que peut constituer l’autre pour l’épanouissement de son semblable. Mais non, ce ne fut pas digéré par un public qui avait sa définition bien certaine d’une « vraie » soutenance. Son vêtement, un saillon blanc et long, finit entièrement couvert de peinture comme pour signifier l’impact de son environnement sur lui… « Comment quelqu’un peut-il passer 5 ans à faire des études et présenter ça comme résultat ? » Chacun s’interrogeait sous cap. Mais les mines traduisaient déjà bien cette déception. Le coup de grâce, aussi incroyable que cela put paraître, vint de cette question d’un membre du jury : « C’est quoi la différence entre un fou et un artiste M Kambou? » . Cette question qui en d’autre contexte aurait été normal, sonna aux oreilles des parents comme un aveu : leur fils était fou !

Il se lève promptement, comme piqué par quelque chose, se saisit de sa visseuse électrique, instrument de sa passion, et commence à travailler sur sa série « Mélodie de mes Monstres », une série d’oeuvre dans laquelle il explore le thème de la frustration. Il perce des pièces diverses, métal, bois… pour y enfiler un fil d’aluminium afin de les assembler.
Il semble concentré, absorbé même par l’exercice de la création. Mais il doit abandonner son ouvrage car la vie est faite aussi d’interruptions, surtout quand on vit en famille. Il est interrompu par un appel de l’extérieur.
Pause sur la création, il enfile une nouvelle casquette. En tant que petit frère et homme dont on sait qu’il manie un peu de tout, il doit aider son aîné à régler son niveau laser rotatif qu’il a acquis la veille. Ça prend un peu de temps car l’aîné est de compréhension lente. Mais tout finit par se régler et il retourne rapidement à son « atelier », comme un pèlerin qui retourne à son sanctuaire. La pièce avance, la meule gronde, et l’artiste évolue dans son univers.

Soudain, sans qu’on comprenne pourquoi, Kambou décide de quitter sa chambre pour la véranda. Peut-être la muse a-t-elle quitté la pièce ?
Ses pièces disposées sur la le balcon, il poursuit son œuvre, passant de l’assemblage au modelage. Pour cela, il fabrique sa pâte à modeler: un marteau, des feuilles de papier, de la terre, de la colle à bois et de l’eau, une tige à remuer. Le trafic sur la grande route de terre s’intensifie. De temps à autre, il répond aux salutations des passants, essuie l’humiliation des rires étouffés, supporte les regards indiscrets…

Quelques enfants, tout petits, s’approchent avec précaution, observant l’ouvrier à l’œuvre, jusqu’à ce que leur mère surgisse et les chasse, comme si l’artiste était un sorcier pratiquant un rituel interdit. Kambou sourit, un sourire mystérieux, mi-libérateur, mi-inquiet. De ces sourires qui en disent long sur la solitude de l’artiste et sur la marginalité de celui qui crée. Il en a l’habitude. Il en a vu d’autres et la fin ce n’ est pas pour demain. Il le sait.
Le temps passe. Le soleil qui jusque-là était un allié de choix devient agressif. La chaleur monte, renforcée par la flamme du chalumeau qu’il allume de temps à autre pour des besoins de décoration.

La pièce sur laquelle il travaille est la cinquième de sa collection » Mélodie de mes Monstres ». C’est un catalyseur de son monde, un prétexte à la dénonciation de la déshumanisation du monde. Kambou utilise ici plusieurs techniques d’assemblage, moyen pour lui de lancer un appel complexe au monde pour susciter son éveil. » Cette série est un message au monde. C’est le cri de mes profondeurs, un moyen d’entamer ma propre thérapie, mais aussi celle de mes semblables car il n’y a pas de bonheur égoïste. L’idée est née de l’observation. Je vois chaque jour, et je le vis aussi hein ( rires),…je vois donc chaque jour l’humain perdre de son humanité et ce faisant, obliger l’univers à se transformer en monstre. On jette les ordures partout, dans les cours d’eau, les rigoles, on brûle du plastique, on crée des industries hautement polluantes pour l’homme et pour la nature, sans prendre des dispositions, on détruit des forêts, on gaspille… Et ce faisant, on fabrique des monstres qui au niveau de la nature vont se manifester par des inondations, l’avancée du désert, le réchauffement climatique ou encore des éboulements et des glissements de terrain comme à la falaise de Dschang. Au niveau humain, nos monstres sont faits de frustrations, de peurs, de haine, de corruption, de ces regards et de ces voix externes qui nous jugent et nous condamnent, du refus de la parole, de l’étouffement, des bavures…Quand on a longtemps subi tout ça, forcément un jour on explose et le pire peut arriver. »

« Mélodie de mes monstres » est alors la manière propre à Kambou de proposer une thérapie générale, d’attirer l’attention et de mettre chacun devant ses responsabilités.
L’artiste a bénéficié, grâce à Dieu, d’un bon moment de calme depuis que cette mère a « débusqué » et chassé ses enfants. Mais dans ces conditions, tout Silence est comparable à la brise qui annonce la tempête. Subitement, le bruit d’un moulin qu’on démarre se fait entendre. L’instant d’après, c’est le grand vacarme. Impossible de poursuivre son œuvre. Il range son matériel et le reste de son matériau ( le reste de la pâte à modeler durcira et séchera pour devenir inutilisable).
Une idée lui vient, celle de m’amener voir l’une de ses premières fresques murales (si on peut ainsi la nommer). « Viens, que je te montre quelque chose », dit-il. Je le suis. Il avance, pensif, dans une mine qui en dit long sur son déchirement intérieur. Nous évoluons vers une maison placée à l’extrême gauche de leur concession, juste à l’entrée. Et, ayant déplacé un ouvrage en bambous, il me présente ce tableau inachevé. « En 2008, alors que je faisais la classe de CE2 à l’école primaire catholique Saint Modeste de Ha’a. J’ai observé avec attention un peintre venu représenter les 14 stations du chemin de croix dans la chapelle de la paroisse bon pasteur de Ha’a. Il a ensuite peint la scène du « bon berger » qui montre dans le pré un berger portant dans ses bras une brebis et les autres brebis en second plan… Une fois à la maison, j’ai voulu la reproduire et, manquant de peinture, j’ai trouvé une terre colorée que j’ai écrasée, mélangée à de l’eau pour commencer ma fresque… C’est donc dans le souci de reproduire ce que j’avais observé pendant près de 3 semaines que j’ai réalisé ce cadre… Bon, l’attrait du jeu et l’hyper-sollicitation de la famille ne me permirent pas de terminer ».

Après cet arrêt important, Kambou conduit à un autre endroit fort significatif dans son itinéraire d’artiste. C’est chez son grand-père, dont il est l’homonyme, situé en contrebas de leur concession. C’est là qu’en 2019, il annonça à son père, un homme austère et aux idées arrêtées, qu’il ferait des études d’art. « Je faisais ces gravures quand je reçus le coup de fil annonçant ma réussite au baccalauréat C », me dit-il en montrant des losanges et des carrés sur le cadre d’une porte de maison au toit pyramidal et aux murs tapissés de bambous tissés et tenus à base de lianes.
Il prend une pause, comme pour rejouer la scène telle quelle malgré le temps passé. Une femme surgit de l’angle de la case pour s’enquérir de la raison de notre présence. L’échange se fait en ghomala, langue parlée à Bandjoun. Elle s’en retourne et nous laisse à nos moutons. « Profitant de la joie du père, ( et comme s’il se parlait à lui-même), reste à savoir si ce vieux est souvent en joie ! Son visage ne trahit jamais rien… Profitant alors de l’instant, je lui annonçai mon désir d’intégrer l’Institut des Beaux-Arts. Au départ, c’est sur Nkongsamba que je jette mon dévolu. Mais je revenais du Moungo où, un an auparavant, j’avais raté l’examen du baccalauréat. ‘Toi, retourner dans le Moungo ? Hors de question’, balança mon paternel sûrement dans un accès de colère. Alors je lui fis comprendre qu’il existait aussi une école des Beaux-Arts à Foumban et on se mit d’accord pour que j’y aille. C’est ainsi que je compose et obtiens le concours d’entrée au cycle licence à l’Institut des Beaux-Arts de l’université de Dschang à Foumban ».

Le temps est passé. L’institut des beaux lui a servi sa part de tracas. Il n’a pas oublié ce prof qui en atelier de peinture fit de lui la risée du groupe en le présentant comme un piètre peintre alors même qu’il n’avait pas pris le soin de s’enquérir de la consigne de l’exercice. Il n’a pas oublié que parce qu’en sculpture il n’était que trois, on avait menacé de fermer la filière, la présentant comme budgétivoire.
Mais il a tenu , en compagnie de deux de ses camarades. Ils ont accepté de se donner à fond, de se sacrifier pour suivre les instructions des maîtres comme Pascal Kenfack et Jean Michel Dissake Dissake dont les ateliers de Yaoundé et de Dschang les ont accueilli et moulé dans la rigueur d’un art qui ne pardonne ni distraction, ni complaisance.

Sur la route, il a reçu le choc brutal des violences sociales , notamment celui de l’assassinat des 6 écoliers de Fiango à Kumba, drame qui lui a inspiré une peinture ( Door), puis une pièce sculptée dénommée » Fer ».

Plus tard, 2024, alors qu’il est en dernière année de Master, Kambou s’associe au collectif Expo sous l’arbre qui organise, en plein air, une exposition collective sous le thème » Au delà des sens ». Il propose alors « Communion » une œuvre réalisée avec du métal récupéré ça et là et monté par couture et soudure, avec pour pièce centrale un grand parapluie sous lequel sont abrités deux personnages de fils d’un parapluie géant. Il y esquisse une thérapie par aseptie des plaies de la société. Le travail est périlleux à l’image de celui qu’il s’impose en réalisant cette œuvre dont certaines pièces sont assemblées à Bandjoun avant d’être ramenées à Yaoundé où il termine le travail. » Pour résoudre les plaies du monde, pour résoudre tous ces problèmes de division, je fais ici référence à la situation de notre pays où depuis 2016 deux de nos régions traversent une crise que je refuse d’appeler simplement « crise anglophone » car c’est notre crise à tous. Je pense que pour résoudre un problème social, on a besoin de toutes les forces, on a besoin de rassembler. C’est ce qui justifie que j’assemble à partir d’objets récupérés d’un peu de partout. » Soutient il.

Depuis il est là, perdu dans la verdure de Tomoukom, occupé à réaliser sa série mélodie de mes Monstres. Avec lui, une problématique centrale, celle des frustrations. En fait, l’artiste porte les plaies du monde, essaie de soigner le monde ses incohérences. Seulement, qui soigne donc l’artiste quand il fait face à ses frustrations à lui ? En réfléchissant à cette question, rappelez-vous que ce jeune artiste est dans le besoin des espaces et des opportunités pour exposer son art.
Preston Kambou
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