
Le débat sur la restitution prend de plus en plus de proportions dans le monde de l’art, de la culture et même de la science. Mais autant il est légitime de questionner la provenance et la résonance des biens à restituer, autant il faut s’intéresser au lexique qui encadre les activités autour. Au regard de la nature des biens concernés, peut-on y référer comme des objets ? Le rapport de l’africain à l’art semble militer pour la négative.
En effet, l’heritage spolié et conservé en occident, ne saurait être perçu comme un ensemble d’objets car il est constitué de pièces chargées d’un pouvoir et d’un usage bien spécifiques.
le terme générique d’«objet» écrase la diversité des choses«
Dans Atlas de l’Absence d’Albert Gouaffo, Bénédicte Savoy et al, cette question est ainsi abordée : “Le terme “objet” est inapproprié et ne doit être utilisé que dans certains contextes très particuliers. D’abord parce qu’il désigne des biens culturels si variés que le terme générique d’«objet» écrase la diversité des choses : éléments d’architecture monumentaux (portes et piliers de palais), mobilier, statues d’ancêtres, bijoux, instruments de communication, etc. Aucune de ces pièces, évidemment, n’a jamais été conçue pour être un objet de musée ni même de simple contemplation. La plupart de ces biens culturels ont été créés par des hommes et des femmes pour accompagner la vie sociale et individuelle de leurs communautés. Beaucoup d’entre eux sont dotés de forces singulières, d’histoires transgénérationnelles, d’un caractère, d’un pouvoir, certains même d’une volonté et d’une langue, ou pour le dire en anglais : ils ont une agency (une «agentivité»). Or le terme «objet», étymologiquement, suppose une forme de passivité. Et, grammaticalement, l’objet est lié à un sujet qui agit sur lui. Or, dans le cas des pièces étudiées dans notre enquête, il arrive bien souvent que ce soient les «objets» qui agissent sur les «sujets», les font se comporter d’une façon ou d’une autre.”
Qui a le récit impose sa vision du monde »
Plus loin, il faut intégrer le fait que cet héritage spolié intègre aussi des êtres humians. Il y a eu des milliers de camerounais déportés ou de corps exhumés, avec le poids de la profanation qui va avec, pendant la période colonial. Dans Atlas de l’absence, on évoque « des fragments d’êtres humains camerounais morts de mort naturelle ou violente au Cameroun vers 1900, ou exhumés par les forces allemandes pour être emportés en métropole à des fins «scientifiques» (toujours annoncées mais rarement effectives). Alors les ossements de ces personnes – des crânes, des dents, souvent isolés – ont été déposés par milliers dans les réserves de musées universitaires ou ethnographiques de l’Empire allemand, à côté de membres de personnes décédées dans d’autres régions du monde. Dans de nombreux cas, il est aujourd’hui difficile de mettre un nom de personne ou de lieu d’origine sur ces ossements déshumanisés. Ces personnes ou ancêtres anonymes, négligemment qualifiés dans les langues européennes de «restes humains» (human remains en anglais), jouent aujourd’hui un rôle central dans la conscience collective au Cameroun. Ils sont pour beaucoup indissociables des autres éléments prélevés par les colons : animaux, plantes, voix, statues, éléments d’architecture, instruments de communication, etc. emportés hors du pays pendant la période coloniale allemande pour être muséalisés en Allemagne. La séparation de principe que les sociétés occidentales opèrent depuis longtemps entre les êtres humains, les animaux, les «objets» et les «sujets», le «matériel» et l’«immatériel», apparaît, dès lors qu’on s’intéresse à ces questions, comme hautement construite et artificielle. Elle correspond à des systèmes de classement qui se sont progressivement imposés en Europe à partir d’environ 1750, au moment où se spécialisaient les disciplines académiques et se formaient les musées. Ces classements échouent à saisir les formes de relations qui caractérisent l’existence terrestre au Cameroun comme dans d’autres régions du monde.
Le projet de la réécriture de l’histoire est aussi un projet de la relexicalisation et de la réappropriation du narratif. Car qui a le récit impose sa vision du monde
Preston Kambou





