The Nomadic Studio : l’appel de Toguo à la mobilité sans limite ?

Par une installation millimétrée, The Nomadic Studio nous engage dans un tour du monde.

La Galerie Lelong a accueilli ce 10 septembre 2026 le vernissage de The Nomadic Studio, la dixième des expositions solo qu’elle a consacrées à Barthélémy Toguo depuis 2010 : The Lost Dogs’ Orchestra ( Paris, 2010), Hidden faces (Paris, 2013) Strange Fruit ( Paris, 2017), Urban Requiem ( New York, 2019), Wouri, Donga, Sanaga…(Paris, 2019), If Not Now, When ? ( Paris, 2020), Partages (Paris, 2021), Water is a right ( Paris, 2023) Roots (Paris, 2025). Pour cette autre exposition, l’artiste pluridisciplinaire déploie une cartographie sensible du monde contemporain au fil du revit d’un déplacement permanent et pluriel qui aura transformé le monde de l’artiste en un atelier géant et mobile.

Sur deux niveaux, des toiles, du bronze, de la tapisserie, de la céramique… tout obéit à une scénographie pensée pour que le visiteur n’ait pas à recourir au cartel pour comprendre que les œuvres portent le souvenir et le message des déplacements. La forme suffit, verticale et chargée, à dire ce qu’un texte mettrait des lignes à formuler. Par une installation millimétrée, The Nomadic Studio nous engage dans un tour du monde.

Il s’agit entre autres du récit d’un an de déplacements, du Japon au Burkina Faso, sans que l’exposition ne se résume à un carnet de voyage illustré. Elle propose aussi des pièces de bronze, comme celle marquée de l’estampille du nationaliste camerounais, Ruben Um Nyobè, assassiné le 13 septembre 1958, faisant de cette matière une élégie et un hommage à la résistance.

La technique empruntée, quoique frappant par son esthétique, transporte le visiteur vers des questionnements existentiels, notamment ceux de la liberté de disposer de soi. Comme pour faire écho à cet art du déchirement, Toguo convoque un autre camerounais, notamment le penseur Achille Mbembe, et lui donne de se prononcer sur la problématique de la race. Sur ce tableau on peut lire : « De la race, on peut dire qu’elle est à la fois image, corps et miroir énigmatique au cœur d’une économie des ombres dont le propre est de faire de la vie elle-même une réalité de spectacle. »

The Nomadic Studio est aussi à lire comme un lieu de circulation des identités, où les dessins sur washi, réalisés lors d’une résidence japonaise deviennent preuve de ce que les différences sont une richesse. Les divinités shintoïstes qui y apparaissent ne sont pas montrées comme curiosité exotique mais comme un canal supplémentaire vers les figures animistes camerounaises, gardiennes d’un équilibre entre l’homme et son environnement. La proximité entre deux cosmogonies devient un récit sur « l’en-commun » pour citer A. Mbembe.

Les céramiques issues du dialogue avec les artisans de Salé, au Maroc, et celles nées à la Manufacture de Sèvres fonctionnent sur un principe voisin, avec un résultat plus inégal. Le vase aux motifs de mains, en écho aux formes de Pierre Charpin, tient sa force d’un geste simple et répété. Les deux porcelaines consacrées à Judith décapitant Holopherne, en revanche, portent le risque inverse : la référence biblique, transposée dans un matériau aussi maîtrisé que la porcelaine de Sèvres, flirte avec la démonstration de savoir-faire plus qu’avec la nécessité du sujet.

Le travail avec les brodeuses de la Chanakya School of Craft, à Mumbai, échappe à ce piège. Les dessins de Toguo, une fois transformés en fils et en textures, gagnent une densité que le trait seul n’avait pas. La collaboration se voit dans la matière. Et le cartel devient un accessoire dont on peut se passer.

Les portraits en bronze réalisés à Ouagadougou ferment le parcours et complètent le geste politique de l’exposition. Formés comme des pièces de monnaie démesurées, ils gravent des visages de l’histoire africaine dans l’iconographie même du pouvoir économique. Le retournement fonctionne car plutôt que de s’expliquer, il s’impose par la taille et le métal.

Il y a également le livre réalisé à Dakar avec des étudiants sénégalais, pièce importante en ce qu’elle rappelle la démarche de transmission qui est celle de Barthélémy Toguo depuis un bon moment, et dont les multiples bourses et les déplacements vers les jeunes artistes sur le continent constituent les meilleurs témoins.

The Nomadic Studio, dans la numérologie qui l’entoure (10e exposition solo depuis 2010, vernissage le 10 septembre et décrochage le 10 du 10e mois), semble passer un message subtil. L’artiste en exposition vient d’un pays qui compte 10 régions administratives. Et depuis un moment déjà, il n’a de cesse de sillonner pour apporter son aide aux plus jeunes. Cette action en perspective donne envie de conclure que The Nomadic Studio invite l’artiste et tous les autres à briser toutes les barrières limitant la mobilité de chacun.

Preston Kambou

Pour nous contacter +237695521762

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *