« Construire une scène artistique forte dans le Septentrion à partir des réalités locales »

Du 4 au 8 Août 2026, Barthélémy Toguo, artiste plasticien camerounais de renommée internationale et fondateur du musée d’art contemporain Bandjoun Station, s’est rendu dans l’Extrême-Nord accompagnés de l’artiste cinéaste et médiateur conseil à Bandjoun Station Thierry Fouomene et du plasticien Alioum Moussa. L’objectif de ce passage à Maroua : toucher du doigt les réalités d’un territoire riche en potentiels mais encore peu visible dans les circuits de l’art contemporain, ceci pour ouvrir une porte vers l’international à ses jeunes artistes.
La régie de cette visite a été confiée à Markedai Emmanuel, artiste plasticien, commissaire d’exposition et directeur artistique de la galerie Afrikly E. à Maroua. Cet entretien revient avec lui sur ce déplacement à la rencontre des artistes de Maroua tout en évoquant son parcours, et ce qu’il retient de ce moment de partage.

Diversalités Média : Markedai Emmanuel Bonjour
Bonjour.
D.M : Comment vous présenteriez-vous ?
Je suis Markedai Emmanuel, artiste plasticien au départ, aujourd’hui commissaire d’exposition et médiateur culturel. Né le 26 octobre 1993 à Garoua, je vis et travaille à Maroua. J’ai d’abord fait des études de géographie physique dans lesquelles j’ai obtenu une licence en 2018 avant de prendre une inscription l’année d’après en Arts plastiques et histoire de l’art à l’université de Maroua où je prépare actuellement un mémoire de Master sous le thème « Mise en valeur des œuvres d’art contemporain dans une galerie dans le Sahel : cas de Afrikly E Gallery ».
DM: Comment situez vous votre activité artistique ?
Mon activité se situe à la croisée de plusieurs pratiques : la création artistique, le commissariat d’exposition, la direction artistique, la médiation culturelle et la gestion de projets. Depuis 2023, j’assure la direction artistique d’Afrikly E. Gallery, où je conçois expositions, résidences et activités de médiation. Mon engagement porte sur la valorisation des artistes émergents du Septentrion, la circulation des œuvres et des idées, et la création de passerelles entre artistes, institutions, publics et territoires.

D.M : Sur un plan strictement professionnel quelles réalisations sont à mettre à votre actif ?
Je conçois mon travail comme une passion . Du coup, je conçois toute réalisation comme un modeste pas vers la construction de l’expérience dont j’ai besoin. J’ai fait et continue de faire le terrain. Aussi,au fil des expositions et des résidences que j’ai accompagnées, comme commissaire ou commissaire adjoint, à Afrikly E. Gallery, à l’Alliance Française de Garoua et de Maroua ou à l’Espace culturel Baidi-Loft, j’ai pu apprendre un peu plus.sur le plan des réalisations puisque la question est posée, je compte des projets comme : « Renaissance » (Alliance Française de Maroua, Mai 2023), « Reconstruction : l’art, lumière qui éclaire » (exposition collective de dix artistes, décembre 2023), « Pas-à-Pas » (exposition collective de douze artistes, Afrikly E. Gallery, mai 2025), « C’est une vision personnelle » (avril 2024), « Laid-Art », résidence et exposition de l’artiste Alioum Moussa (31 janvier 2026), « Vois et Vis » (Baidi-Loft, mars 2026), « Aux ombres du pouvoir », exposition solo de Darryl Mbiah (Alliance Française de Maroua et Garoua, janvier 2026), « Sur nos routes » d’Adoum Oumarou (Alliance Française de Maroua, juin 2026), et « Fissures et lueurs » de Khaïr Eddine, ouverte le 4 septembre 2026 à Afrikly E. Gallery. Ces expositions et résidences ont affirmé, projet après projet, ma pratique curatoriale. Notons que j’enseigne également les arts plastiques et accompagne de jeunes artistes.
D.M : Quelle est votre démarche artistique ?
Chez moi tout part de l’observation : observer mon territoire, comprendre ses réalités, créer des espaces où les artistes peuvent s’exprimer. Je m’intéresse aux relations entre art, territoire, société, environnement et mémoire. Le Septentrion a une richesse culturelle et artistique considérable, encore trop peu visible dans les circuits de l’art contemporain.
Et c’est pour contribuer à résoudre ce problème que je m’investis. Le commissariat n’est pas pour moi un exercice d’accrochage. C’est construire un récit, créer une rencontre entre les œuvres et le public, et permettre au spectateur de porter un autre regard sur son environnement.
D.M: Que vise votre engagement artistique ?
À contribuer à l’émergence d’une scène contemporaine forte et structurée dans le Septentrion, où les jeunes artistes trouvent des espaces de création, de formation et de professionnalisation sans être obligés de quitter systématiquement leur territoire pour être visibles.
Je travaille aussi sur les problématiques qui traversent nos sociétés sahéliennes : transformations du territoire, rapport à l’environnement, mémoire, identité, mutations sociales auxquelles notre jeunesse est confrontée. À travers l’art, je cherche à faire émerger des récits locaux capables de dialoguer avec des problématiques contemporaines universelles.
D.M: Quelles difficultés principales rencontrez-vous ?
Le problème de la structuration de l’écosystème artistique lui-même est ce qui me semble primordial. Les artistes talentueux et les initiatives ne manquent pas dans le Septentrion. Mais les infrastructures adaptées, les financements réguliers, les réseaux professionnels et les possibilités de circulation des artistes et des œuvres, si. La formation et la médiation des publics restent aussi à construire. Le travail culturel demande du temps, de l’énergie et des moyens, dont une grande partie reste invisible. D’où la nécessité de multiplier les partenariats entre artistes, galeries, institutions, collectivités et acteurs internationaux.
D.M: Dans un tel contexte représente pour vous la visite de Barthélémy Toguo ?
C’est sans conteste lune des meilleures choses qui puissent nous arriver. Voir, écouter, toucher celui qui pour nous n’est rien d’autre qu’un maître incontestable, c’est voir le rêve de beaucoup se faire réalité. J’ai eu la responsabilité d’organiser les rencontres, les visites d’ateliers d’artistes et le Talk de partage d’expérience. L’objectif était de permettre aux invités de découvrir une partie de la scène artistique du Grand Nord, et surtout de créer un dialogue entre les artistes du Septentrion et d’autres acteurs majeurs de la scène camerounaise.
La visite des ateliers a montré la diversité des pratiques à Maroua. Elle a aussi donné aux artistes l’occasion de présenter leur travail, leur environnement de création, et les réalités auxquelles ils sont confrontés.

D.M: Quel a été l’apport de cette visite sur votre travail ?
Elle a renforcé ma conviction qu’il faut davantage ouvrir le Septentrion aux échanges nationaux et internationaux, et construire des projets qui dépassent la simple organisation d’expositions : de vrais réseaux de collaboration, de résidence, de transmission et de circulation des artistes.
Les échanges avec Barthélémy Toguo et Thierry Fouomene m’ont aussi fait réfléchir à la manière d’accompagner les artistes de mon territoire et de donner plus de visibilité à leurs pratiques. Cette visite ne doit pas rester un événement ponctuel. Elle doit être un point de départ, capable de renforcer les liens entre Maroua, le Septentrion et les autres pôles artistiques du Cameroun, à travers résidences, expositions, rencontres professionnelles et projets communs.

D.M: Un mot pour conclure ?
Déjà je vous remercie vraiment de nous offrir une tribune pour nous exprimer. C’est rare pourtant nous en avons besoin. Je voudrais tout en remerciant Monsieur Toguo, dire que le Septentrion n’a pas besoin qu’on parle uniquement de lui : il a besoin que ses artistes prennent pleinement leur place dans le récit artistique contemporain du Cameroun et du monde. Mon travail consiste, à mon échelle, à contribuer à cette construction. Je crois à la force de nos artistes, de nos territoires et de nos récits.
Cet entretien intervient alors que Markedai Emmanuel vient d’obtenir une bourse de résidence d’immersion à l’international, au cœur des préparatifs des Rencontres Contemporaines Cotonou 2027, parrainées par Barthélémy Toguo. Il y interviendra en qualité de curateur pour la saison culturelle prochaine, mobilité internationale comprise.
Preston Kambou
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