
Plus de trente ans à l’Alliance Française de Garoua, une vie entière dédiée aux livres, à la musique et aux artistes : Basile Netour, alias Tonton Netour, est l’un de ces passeurs de culture qui façonnent discrètement le visage d’une ville. Bibliothécaire, chanteur, romancier, médiateur, il revient sur son parcours et sur sa conviction.
S’il faut garder une seule conviction de Netour, c’est bien celle selon laquelle « La culture est la seule énergie qui éclaire et rassemble. »
Nous rencontrons Netour dans son lieu de service, à l’Alliance Française de Garoua, par une après-midi chaude d’août 2025. Lunettes ajustées sur la racine du nez, chemise bien repassée, il est occupé à mettre de l’ordre sur son bureau. Valérie, une amie commune, comédienne dans la troupe Albatros, nous a présentés la veille, et nous nous sommes donné rendez-vous. Ce qui suit est le fruit d’une causerie à bâtons rompus où l’artiste se raconte entre deux ou trois tâches.
Des racines à la passion
Je suis né à Kombé Bengue, dans le Mbam-et-Kim, à 114 kilomètres de Yaoundé, dans une famille d’artistes : un père percussionniste, une mère chanteuse. Chez nous, la parole avait du poids. Les veillées, les récits des anciens, les rythmes qui résonnaient dans les rues… tout cela a éveillé très tôt mon goût pour l’art.
Mes premières lectures datent de l’école primaire. En CM2 déjà, je dévorais les bandes dessinées — Blek le Roc, Akim, Tex Willer, Antarès… En musique, c’est mon oncle Roger qui m’initie à la guitare. Plus tard, à l’Alliance de Garoua, j’achète mon propre instrument, commence à composer et à interpréter… et je n’ai jamais arrêté. Aujourd’hui, j’ai un album dans les bacs et plusieurs titres en préparation. La musique est une passion que je mène en parallèle de mon métier de bibliothécaire, que j’affectionne profondément.
Entre bibliothèque et scène
Ce n’est pas un hasard si je me suis retrouvé à l’Alliance. J’y suis arrivé au bon endroit et au meilleur moment. En 1993, fraîchement installé à Garoua, je m’abonne à l’Alliance Franco-Camerounaise. L’année suivante, je rencontre son directeur, Michel Boglietto, qui m’embauche presque sur un coup de tête (sourire). L’histoire est celle d’un jeune lycéen sans autre arme que sa passion pour la lecture, qui, à force de fréquenter l’Alliance, débarque un matin dans le bureau du directeur pour demander à être embauché : J’ai besoin de faire quelque chose, d’apprendre en faisant.
Petite anecdote : à l’époque, il y avait un écran d’ordinateur sur le bureau du directeur que je prends pour une télévision. Je ne connaissais pas l’outil et je n’ai pas caché mon ignorance. Peut-être est-ce cette franchise qui l’a convaincu de me donner une chance. Toujours est-il qu’il l’a fait, après avoir ri de mon ingénuité. Il ne s’est pas trompé : cela fait 31 ans que je suis là.
Au fil du temps, j’ai suivi de nombreux stages au Cameroun — Yaoundé, Buea, Bamenda, Dschang —, effectué des missions à Maroua et Ngaoundéré, et suivi des formations à l’ESSTIC de Yaoundé et à MEDIADIX (Paris-Nanterre) en France.

Être médiathécaire depuis plus de trois décennies, c’est comme garder la clé d’un coffre aux trésors : livres, disques, films… Mais c’est surtout tisser des liens humains avec ceux qui viennent y chercher un peu de lumière. Ce contact nourrit ma créativité. Chaque lecteur, chaque échange peut inspirer un texte ou une mélodie. Mon album Espoir en est un bel exemple.
L’ Espoir gravé dans un album musical
J’ai choisi ce titre parce que, malgré les épreuves, il existe toujours une étincelle qui pousse à avancer. Espoir est un mot simple, mais universel. Si mes chansons peuvent réchauffer un cœur ou donner envie de persévérer, j’aurai atteint mon but.
Pour en savoir plus, je vous renvoie à l’entretien que j’avais accordé à Culturebene en 2012, lors de l’annonce de la sortie de l’album.
De la chanson au roman
Illustré par Nafissatou Mohamadou Abbo (Annoora Nafi), mon roman Fadimatou ou l’étrange destin d’une fille de berger est né de l’envie de raconter l’histoire de celles et ceux qu’on voit peu — les Mbororo — et dont la vie se déroule loin des projecteurs. Bien sûr, il y a un peu de moi dans ce livre : mes souvenirs d’enfance, mes observations, ma sensibilité face aux injustices.
Publié aux éditions L’Harmattan en 2021, l’ouvrage a connu une réédition revue et corrigée en 2022. La cérémonie de dédicace, très suivie, avait vu tous les exemplaires vendus. Depuis, aucune autre n’a été organisée, mais nous comptons relancer la promotion très prochainement.

Culture et développement
Pour moi, la culture est une énergie qui transforme une société de l’intérieur et qui rassemble. Elle éduque, inspire, ouvre l’esprit. Un peuple qui crée est un peuple qui avance. Sans lecture, pas de développement durable. Nos sociétés dépérissent faute de lecture.
Dans le Nord-Cameroun, soutenir les artistes et organiser des rencontres, c’est aussi œuvrer au développement. L’Alliance y travaille depuis plus de trente ans.
L’Alliance Française de Garoua : trois décennies d’action
L’Alliance est un carrefour culturel, un sanctuaire où se croisent écrivains, musiciens, peintres et passionnés. C’est un lieu de projets et de vocations. Depuis plus de trente ans, elle a permis à de nombreux talents de s’exprimer au-delà de la région.
J’y ai apporté ma modeste touche à travers mon engagement dans Les Rencontres autour d’un livre, les ateliers d’écriture, le festival Les Rencontres Internationales du Livre de Garoua — qui s’organise depuis deux ans et a lieu les 24, 25 et 26 avril de chaque année — et bien d’autres activités menées avec toute l’équipe de l’Alliance, sous le haut patronage des différents directeurs. Un clin d’œil à tous ceux qui nous ont accompagnés dans ces aventures.
Le médiateur culturel
Être médiateur culturel est une prolongation naturelle de mon engagement. Mettre en lumière les artistes locaux et raconter leurs parcours, c’est leur offrir une place dans l’histoire.
En collaboration avec l’artiste-rappeur Djabbar, nous avons présenté sur Afriksurseine plusieurs artistes du Septentrion, comme Isnebo, Isaïe Zozabe, Hayatou Ibbal, Koula Kayefy et Amadou Raza. D’autres suivront. C’est aussi une façon de promouvoir le “vivre-ensemble” camerounais.
Perspectives et message à la jeunesse
Mes projets ? Continuer à écrire, chanter, et organiser des événements qui font bouger les lignes.
À la jeunesse camerounaise, je dis : croyez en vos talents, même si le chemin est long.
Aux pouvoirs publics : investissez dans la culture comme on investit dans l’avenir.
Et aux lecteurs : continuez à faire vivre les livres, car un pays qui lit est un pays qui rêve.
Dans la voix de Basile Netour, malgré le bégaiement, il y a quelque chose du conteur, ce mélange de douceur et de fermeté qui captive même les plus distraits.
Dans ses gestes, il y a la rigueur du bibliothécaire et la liberté de l’artiste.
Son regard porte et transmet une conviction simple : sans culture, pas de société vivante.
Alors, qu’il parle de son roman, de son album Espoir ou des jeunes talents qu’il accompagne, on comprend vite que son travail ne se résume pas à un métier. C’est une mission.
Tonton Netour n’a pas seulement vu passer trois décennies à l’Alliance Française de Garoua, il les a façonnées à sa manière. Et tant que des livres s’ouvriront, que des guitares résonneront et que des histoires trouveront preneurs, il continuera de tendre ce flambeau, sûr qu’une main viendra toujours le saisir.
Preston Kambou
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