
Lauréat du Prix Barthélémy Toguo en 2021, l’artiste visuel camerounais Victorien Bazo développe une œuvre singulière à la croisée de la bande dessinée japonaise et des héritages culturels Bamileke. Né à l’Ouest du Cameroun, il vit et travaille à Douala.
Sur ses débuts, il raconte : « À force d’entendre les encouragements de mes proches et de mes camarades, j’ai pris conscience que j’avais un talent. Aujourd’hui encore, ces mêmes camarades me disent qu’ils ne sont pas étonnés de me voir artiste.Il n’y a pas eu de révélation spectaculaire. Juste une évidence qui s’est imposée progressivement. »
Après le baccalauréat, vous choisissez les Beaux-Arts de Nkongsamba. Pourquoi ?
Ayant un talent évident pour le dessin, après mon baccalauréat D obtenu en 2007, j’aurais aimé aller étudier l’art à l’étranger. Mais faute de moyens, je m’inscris en sciences économiques à l’université de Douala, où je ne passerai qu’un an.En réalité, ma mère ne s’opposait pas à ce que je fasse de l’art, mais elle était préoccupée par la stabilité de mon avenir. Elle m’a souvent confié que si elle en avait eu les moyens, elle m’aurait envoyé à l’IFA de Mbalmayo (Institut de Formation Artistique).Le tournant arrive en 2009, lorsque les écoles des Beaux-Arts ouvrent au Cameroun. Je saisis cette opportunité, je passe le concours en 2010 et je suis admis aux Beaux-Arts de Nkongsamba. Ma mère est alors soulagée. La formation y était complète : création, culture artistique camerounaise, arts occidentaux et précolombiens, histoire, philosophie, sociologie de l’art. Les cours d’histoire de l’art et les apprentissages techniques ont été déterminants. Ils ont éveillé ma curiosité et m’ont conduit vers un retour aux sources.

Comment cette formation a-t-elle façonné votre démarche ?
Elle m’a donné des outils, mais aussi des questions. J’ai effectué des stages chez des artistes comme Jean Emati à Douala, en bande dessinée à Yaoundé chez BM (Bertin Mgoum), et suivi des cours avec Jean-Jacques Kanté, Hervé Youmbi ou encore Madame Noumsi en sculpture. Très tôt, nous étions confrontés à la réalité économique : commandes de portraits, fresques, expositions en plein air organisées par nous-mêmes à Nkongsamba. On comprenait que l’art est aussi un métier, avec ses exigences et ses difficultés. Mais surtout, cette formation m’a amené à me demander : comment mettre en avant notre culture, souvent peu ou maladroitement représentée dans l’histoire de l’art ? Aujourd’hui, je transpose les techniques narratives du manga et de la bande dessinée dans la peinture pour raconter des expériences personnelles liées à ma reconnexion à la culture Bamileke.
Quel est le fil conducteur de votre travail ?
Mettre en lumière les éléments de la culture Bamileke que j’ai moi-même expérimentés depuis mon retour aux racines. Je ne parle pas d’une culture abstraite. Je parle de vécus. Mon art est, à vrai dire, un procédé de ma propre initiation. Moi qui suis né hors du terreau culturel Bamileke, je profite de mes recherches pour me nourrir tout en nourrissant le monde.
Comment naît une œuvre chez Victorien Bazo?
Souvent d’un événement marquant. Parfois d’une idée ou d’une émotion. Je sélectionne une expérience importante, j’en développe les scènes clés, puis je mets en scène des modèles dans des espaces précis. Je prends des photos avec mon téléphone. Ensuite, en atelier, je dessine sur toile d’après ces images et je peins à l’acrylique.Il y a donc une phase narrative, presque cinématographique, avant la peinture.
Vous êtes actuellement ( Février 2026) en résidence à Bandjoun Station. Que vous apporte cette expérience ?
La résidence à Bandjoun Station est une expérience riche. Nous sommes entourés d’artistes visuels et performeurs venus de France, de Corée et du Cameroun. Les échanges sont constants, notamment avec le promoteur du centre, Barthélémy Toguo. Les discussions lors des dîners nourrissent énormément ma réflexion. On découvre aussi des lieux culturels de l’Ouest Cameroun à travers des sorties collectives. Cela offre un aperçu du milieu artistique local et international.
Vous avez exposé au Maroc, à Lagos et à Douala. Quelle place souhaitez-vous que votre travail occupe ?
Je souhaite que mon travail soit intemporel. Et surtout qu’il encourage d’autres jeunes à embrasser les arts visuels. Dans notre société, les artistes sont encore peu considérés. Si mon parcours peut inspirer et légitimer cette voie, alors mon travail aura déjà une portée sociale.
Preston Kambou
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